Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
La machine à coudre

Chaque être vivant est un mélange complexe de certitudes et de doutes, de conscience des réalités d’espérances, de possibles et de rêves.
Je plains les gens qui ne rêvent pas. Pourtant on dit d’eux qu’ ils ont les pieds sur terre, qu’ils ont du bon sens, voire de la sagesse.
Déjà en 1435, Nicolas Flamel, le faiseur d’or, disait cette phrase véritable clef du bonheur :

« Maître, ils sont heureux parce qu’ils rêvent de ce qu’ils ont ».

Désolé, je ne suis pas de cet avis, fût-il l’œuvre d’un personnage célèbre.

Je plains les gens qui ne rêvent pas. Ils sont vides, ils ne se projettent pas dans l’avenir, pour eux demain n’existe pas. Ils n’attendent rien.

Mais il y a ceux qui rêvent d’une belle voiture. D’autres rêvent de grande maison. Il y a ceux qui rêvent de puissance, et celles qui rêvent de rivière de diamants.

Maman avait longtemps été hantée par un rêve des plus modestes : une simple machine à coudre qui devrait lui permettre de travailler à domicile, pour améliorer l’ordinaire et qui sait, luxe suprême, peut-être pouvoir nous payer quelques jours de vacances.

Un jour, le rêve devint réalité et l’on installa la fameuse machine à coudre dans un coin du salon qui dès lors fut baptisé « atelier ».

Maman passa des journées entières sur sa machine à coudre. Elle cousu des tabliers, des habillages pour un marchand de poupées et puis un jour, ce fut la consécration. Maman fut engagée par un tailleur qui fabriquait des smokings blancs.

Je garde de cette époque, la hantise des smokings blancs. La moindre miette oubliée sur la table nous valait des reproches.
Quand je vois un Monsieur habillé en smoking blanc, je ne peux m’empêcher d’évoquer les heures de labeur de maman

Et puis un jour, maman partit en grandes vacances pour toujours : entendez par là qu’elle fut admise dans
une maison de retraite.

C’est une pièce qui accueillait désormais ce qui restait de son monde.
Un jour, il fallut bien accepter de vendre la maison. Alors on aborda le brûlant sujet de la machine à coudre.
Maman se dressa sur ses ergots. « On vendra tout mais pas ma machine à coudre. »

Alors, un jour, quand la maison fut vendue, arriva l’entreprise chargée de débarrasser. On installa sur le trottoir une immense benne et des inconnus y jetèrent des souvenirs dont ils n’avaient que faire. Adieu le cheval de bois de mon enfance. Adieu le poêle en faïence que l’on gardait en cas de panne. Adieu le pressoir du grand père.
Mais ce qui me fit le plus souffrir c’est de voir sur le dessus de la benne la machine à coudre de maman.


Alors, certains soirs de cauchemars, je rêve que la mort est venue me surprendre à l’improviste.
On avait installé sur le trottoir, une grosse benne.
L’histoire recommence, mais cette fois, ce sont mes objets que l’on jette.

Objets inanimés avez-vous une âme ?
Je n’en sais rien
Mais que je suis persuadé que c’est nous qui leur donnons un sens.
Une histoire aussi.

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