Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
« A Mol em Làwà »
Une fois dans sa vie.


L’Alsace, terre de traditions, je vous l’accorde. Chez nous, il n’y a pas de Noël sans sapin, les enfants continuent à ramasser les oeufs de Pâques et Saint Nicolas n’oublie jamais de faire sa tournée.
Alsace, terre de traditions, - c’est quoi ce petit sourire ? Attention, n’allez pas vous imaginer que l’Alsacien vit « henter’em Mond » - derrière la lune!
L’Alsacien a toujours été dans le coup, jamais à la traîne, souvent en avance sur son siècle. Vous voulez des preuves ?

Tiens, en descendant le col de la Schlucht, en direction de Munster, vous passerez dans un village nommé Ampferspach. Un village comme les autres, me direz-vous. Et bien non, car l’église de ce village est un haut lieu d’oecuménisme. Jugez-en par vous-même.
Le dimanche l’église « change de religion. » Elle accueille les protestants de huit à dix heures puis, après changement des décors, elle devient catholique jusqu’à midi. Y-a-t-il plus oecuménique ?

L’Alsacien européen avant l’heure ?
Et bien oui, sans rire, je ne vous permettrais pas. L’Alsacien « aime » français, pense souvent allemand, baragouine un langage dans lequel les mots changent constamment de nationalité. Il aime sa choucroute bien de chez lui, mais ne dédaigne pas le camembert, le chocolat suisse, sans oublier quelques produits qu’il va directement chercher en Allemagne.
Chez nous, le coeur a depuis longtemps aboli les frontières.
Yà ! Yà !

Chez nous, personne ne s’est opposé au progrès, bien au contraire. Mais que voulez-vous « s’modernà Làwà » - la vie moderne va tellement vite que nous deux amis Güschti et Changi ont été dépassés par les événements.

Il y eut tout d’abord la télévision. C’est Albert, un bricoleur radioamateur, qui acheta le premier poste. Le samedi soir, il installait l’appareil sur une table dans son jardin. La moitié du village munie de tabourets venait s’asseoir devant le petit écran.
On regardait, on discutait, on commentait, on riait aux éclats, on pleurait en cachette quand le film était trop émouvant.. Et puis, chacun rentrait chez lui, content, et Albert, fier de son importance, rangeait son poste.
Oui, la télévision a tout d’abord réuni les gens. Ensuite, avec le progrès, les téléviseurs devinrent moins rares. Les gens s’enfermèrent chez eux.

Il en fut de même pour les voitures. Au début, on se rendait service. On emmenait les voisins pour faire des courses à la ville. Puis il y eut de plus en plus de voitures. Il fallut même réglementer leur stationnement. On vit fleurir des appareils bizarres, dévoreurs de pièces : les parcmètres.
Je vous l’ai dit : l’Alsacien vit avec son temps et Güschti va vous le prouver.
Prenez le temps d’écouter mon histoire !

Avec les voitures, les gens se mirent de plus en plus à circuler. Avant, rendre visite à une vieille tante nécessitait souvent que l’on prenne le train ou l’autobus. C’était tout une affaire. Maintenant, faire des kilomètres était devenu le sport des « Sundig’s-Fahrer » - des conducteurs du dimanche.
Alors, on partait à la recherche de la bonne auberge, du restaurant pas trop cher mais qui proposait une bouchée à la reine grosse comme ça ! On se réjouissait toute la semaine. On évoquait le dimanche passé et on salivait d’avance. Certains villages devinrent célèbres grâce à leur restaurant. On se refilait les bonnes adresses.

Cela faisait quelque temps déjà que l’on parlait d’un village sur l’Ill, vers le Rhin, du côté de Sélestat. Deux frères étaient devenus célèbres par leurs dons culinaires. Mais comme disait Güschti : « S’esch güet ! awer dir ! »
- C’est bon mais c’est cher.
Vous comprendrez donc la surprise de Changi quand son copain lui annonça :
« Kumsch met. Mer gehn uf Illhaeusern. »
- Tu viens, nous allons à Illhauesern.
- Hasch en d’r Loterie g’wunnà ?
- Tu as gagné le gros lot ?
- Nei, awer er hann à Idée.
- Non mais j’ai une idée.
- M’r gehn z’erscht uf Riquewihr.
- Nous allons d’abord à Riquewihr.

Il faut vous dire que Riquewihr est un superbe village du vignoble. Une Grand-Rue pavée, des maisons de toute beauté : les touristes affluent. On avait donc été obligé d’installer des parcmètres et ce sont justement ces appareils qui avaient inspiré Güschti.

Voilà donc nos deux compères à Riquewihr. Changi, sur les conseils avisés de Güschti, gare sa voiture dans un chemin des vignes juste un peu avant le village.
“ So, jetzt geht’s los.
-Voilà, maintenant à nous.”
Güschti tend un paquet de chewing-gum à son ami
“ Was soll dà Mescht ?
- C’est quoi, cette saleté ?
- Besch stell un kauï
-Tais-toi et mâche. »

Et c’est ainsi que Güschti boucha systématiquement toutes les fentes des parcmètres avec des chewing-gum . En même temps, Changi fut chargé de glisser un petit mot sous les essuie-glace de chaque voiture.

“Chers touristes,

Nos parcmètres sont malheureusement hors d’usage. Vous avez donc la possibilité de stationner gratuitement, mais, si vous avez du coeur, vous pouvez également soutenir l’action de la municipalité en faveur du club du 3° âge en glissant une pièce à l’un des deux représentants assis sur le banc devant le musée de la Poste.

C’est effectivement là que se sont installés nos deux amis, prenant un air un peu tristounet, rien que pour faire couleur locale. Et vous n’allez pas me croire, la récolte fut bonne. Entendez par là, que les touristes firent preuve de civisme et montrèrent qu’ils avaient du coeur. Le chapeau que Güschti avait déposé à ses pieds se remplit rapidement et, parmi les pièces il y avaient même quelques billets.

Vers onze heures, Güschti jugea qu’il y en avait suffisamment.
« So, jetzt gehn m’r àssà.
- Bon, maintenant on va déjeuner
- Wu ?
- Où
- En Illhaeusern.
- A Illhaeusern.
- Jetzt verstandi !
- Maintenant, je comprends ! »


Ils poussèrent la porte du restaurant comme on entre dans une cathédrale, comment vous dire ? presque timidement, l’air de deux garnements hors de leur milieu habituel. D’ailleurs, rien qu’à la vue de la façade, Changi avait accéléré et s’est garé un peu plus loin.
La porte en verre taillé, les moquettes épaisses, l’éclairage tamisé, tout contribuait à créer une ambiance feutrée avec de rares bruits rapidement étouffés.
A l’entrée, pour vous accueillir, un maître d’hôtel qui vous conduit au vestiaire, puis vous propose une table. Nos deux amis sont intimidés, Ils prennent place devant la grande baie vitrée qui donne sur la rivière ( l’Ill ) avec un saule pleureur qui baigne mollement ses branches.
La lecture de la carte fut tout une histoire. Les mots incitaient au rêve. Güschti et Changi eurent beaucoup de mal à choisir car, ne voulant passer pour des rustres, ils n’eurent pas le courage d’interroger le maître d’hôtel qui les observait d’ailleurs de façon condescendante depuis que Güschti lui avait dit : « merci garçon.»
Le « garçon » prit donc la commande sans le moindre commentaire comme il se doit. Arriva le sommelier qui présenta sa carte des vins. Changi qui connaissait les prix pratiqués par les vignerons, roula des yeux, mais Güschti ne voulait pas entendre parler d’économies.
« A Mol em Làwà. »
- Une fois dans la vie.

Pendant l’apéritif, un suze-citron, Güschti se rendit aux toilettes. Il en revint tout bouleversé.
« Das sotsch sàh ! Alles en Marber !
- Tu devrais voir ! Tout en marbre !
- Un süfer, kenntsch dren àssà !
- Et propres ! On pourrait y manger !

Eh oui, un autre monde : un monde où l’on vient vous remplir votre verre, un monde où les assiettes suivent les assiettes, des assiettes tellement grandes que les portions semblent congrues. On vous sert le pain avec une pince, on est aux petits soins.
Quand on passa au fromage, ce fut une nouvelle surprise. Les fromages attendaient bien sagement dans un « cercueil » en cristal bordé d’argent. Changi aurait voulu goûter toutes les sortes mais la bienséance lui recommanda de se limiter.
La mousse de rhubarbe glacée et son coulis de framboises mirent un point d’orgue sur un soupir de bien-aise.
Après le café, nos amis s’offrirent des cigares qu’un autre « garçon » tira d’une boîte décorée de marqueteries.

Quand on leur présenta la facture, Güschti ne cligna même pas des yeux, comme s’il était un habitué. Seulement voilà, dans leur hâte, nos amis avaient oublié d’échanger leur monnaie contre des billets. Il y eut donc comme un instant de malaise, mais Güschti ne se laissa point troubler. Il fit signe au « garçon chef » en tenue d’amiral ,et lui déclara tout simplement :
« C’était bon. Vous pouvez féliciter le Chef. Dans votre maison on doit certainement manquer de monnaie et nous nous sommes fait un plaisir de vous dépanner. Ce disant, il déposa dans la corbeille à pain ( seul récipient dont il disposait ) le contenu de son chapeau en disant bien haut :
« Inutile de compter, vous garderez le reste comme pourboire. »


C’est ainsi que nos deux amis laissèrent une trace inoubliable dans l’esprit du « garçon » et qu’ils gravèrent des souvenirs pour plus tard.
Assis dans leur voiture, ils reprirent la direction du village, sans discuter, encore tout empreints de la solennité de cette journée.

Arrivés du côté d’Ensisheim, Güschti dit brusquement :

« Halt à Mol »
- Arrête-toi”

Quand la voiture stoppa, ils descendit. Il revint quelques instants plus tard avec un « Pfundweckà et un Mettwurscht » un pain d’une livre et une saucisse à tartiner.
Nos deux amis s’assirent « en à Gartàwertschaft” - à la terrasse d’un bistrot et, d’un commun accord, de bon appétit, ils firent honneur à cette nourriture rustique mais combien rassasiante.

Pas de commentaires. Un simple regard suffit.
Mais si vous aviez dressé l’oreille, vous auriez entendu un Yà ! Yà ! qui contient toute la philosophie de mon pays et de ses habitants.

à suivre

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