« A schehner Tag ! »
Une bien belle journée !
« A betzi fresch am Morga awer a schehna Sunna »
Un peu frais le matin, mais quel beau soleil !
Changi et Guschti profitaient des derniers rayons de soleil pour chauffer leurs rhumatismes. Derniers rayons de soleil de la journée, mais qui sait, derniers rayons de soleil de la saison aussi.
Car lautomne avançait à grands pas.
On avait cueilli les raisins. Les vendanges avaient été bonnes et comme chaque année, elles sétaient déroulées dans une bonne ambiance. On avait battu le rappel. Les cousins de la ville étaient venus prêter main-forte, et tout ce petit monde navait pas chômé ; du lever du jour à la nuit tombante. Mais le soleil avait été de la partie et quand le soleil brille, cela change du tout au tout.
Le soir, on se retrouvait pour la veillée.
Avec du « Neier Siesser und Nussa »
Avec du vin nouveau et des noix.
Là, les goûts divergent. Il y a ceux qui aiment le vin juste sorti du pressoir. Mais, peut-on parler de vin ? Ce nest que du jus. Et puis il y a les amateurs de vin bourru : « da wu gratzt » celui qui gratte, car il a déjà commencé sa fermentation.
Cette histoire de vin nouveau a permis de jouer bien des tours. Tenez, quand les gens de la ville venaient donner un coup de main, on en profitait pour samuser à leurs dépends.
Le vin nouveau, cest tellement bon !
Alors, les petits malins encourageaient les citadins
« Trenka nur, er kat nett schada »
Buvez, cela ne peut pas vous faire du mal.
Ben que non, rien de chimique dans ce breuvage doré qui coule du pressoir, un breuvage tellement doux, tellement naturel
« Gar nix kemish »
Pas chimique
Non, rien de chimique, juste un peu alchimique que je vous dit ! Et bien sûr vous ne me croyez pas !
Bon, alors allez voir demain matin la file devant les cabinets.
« sdirschta am Neier eschs Cabinet-papier »
Le plus cher, cest le papier de toilette.
Une bonne purge, surtout sans chimie, ne peut faire de mal. Mais, elle laisse des souvenirs. Ça, je peux vous le dire, sans me tromper.
On avait donc bien rigolé, une fois de plus. Comme chaque année à la même saison.
Et puis vint lépoque des châtaignes. On prenait les vélos et on allait sur les collines. Ce nest pas pour faire joli que les anciens ont planté des châtaigniers. Non, cest parce que le châtaignier est un arbre à croissance rapide qui vous fournit en moins de cinq ans des piquets pour vos vignes.
Ceux qui avaient une certaine pratique emportaient des gants car les châtaignes se défendent quand on essaie de les déloger de leur coque piquante. Et puis quand on ne trouve plus de châtaignes au sol, il suffit de secouer les arbres. Ils ne sont jamais très gros. Un petit truc en passant, attendez que les citadins se trouvent juste sous les arbres pour secouer les arbres. Leurs cris vous permettront de rire un bon coup.
A la veillée on parlait de tout et de rien. On commençait par mettre à jour létat civil du village. On évoquait le souvenir de ceux qui habitaient désormais de lautre côté de larc-en-ciel.
On se renseignait sur létat de santé des connaissances.
Wass ! dr Jules labt noch !
Quoi, le Jules est encore vivant !
Awer er geht uf sinna nienzig
Mais il va sur ses quatre-vingt dix ans !
On parlait aussi des jeunes.
Dr junga Muller geht uf Karess
Le jeune Muller va aux caresses (traduction littérale) pour dire qu il fréquente pour la bonne cause bien sûr.
Parfois il y en a un qui commence à chanter. E les autres suivent et, quand la chanson est entraînante, on se prend pas les bras et lon se balance en rythme.
Ah oui, les Alsaciens ont de drôles de coutumes, ils fêtent le 14 juillet en chantant des chansons allemandes.
Cest pas beau ça dites-moi ? On gagne la guerre et lon chante des chansons allemandes le jour de la fête nationale. La paix en chanson car la paix des politiciens, on peut toujours attendre.
A scheher Tag !
Une bien belle journée.
Guschti et Changi sont assis sur leur banc habituel, celui qui se trouve juste devant lauberge du Cheval blanc. De leur observatoire, on ne peut plus stratégique, ils ont une vue densemble sur ce qui se trame dans le patelin. Ils suivent lépanouissement des jeunes filles, chrysalides qui se transforment en papillons.
Ils observent un peu tristement les ex-jeunes filles devenues vieilles filles et qui mettent un point dhonneur à se faire appeler Mademoiselles.
« Sag a Mohl Guschti wurum besch du noch ledig ?
Dis-moi, Guschti pourquoi es-tu resté célibataire ?
Er hann rerdiga net gfunda
Je nai pas trouvé la bonne
« Und die Changi, besh ya oï noch ledig
Et toi Changi tu es aussi célibataire ?
Ya waïsh er benn verliebt gseh awer sMaïdla esh storwa
Tu sais, jai été amoureux, mais la fille est décédée
Alors, il se fait comme en grand silence.
Sur le banc, vous voyez deux personnages assis lun à côté de lautre, mais regardez un peu mieux. Vous ne voyez rien ?
Entre les deux amis, il y a un fantôme : une jeune fille blonde, avec des grands cheveux ; des cheveux qui nont jamais eu le temps de devenir blancs. La mort vous fige dans linstantanéité.
Entre Guschti et Changi, la jeune femme que Changi navait jamais voulu remplacer et qui lavait poussé dans un célibat, que dis-je dans une fidélité sans faille. Non ; je vous lassure pas la plus petite incartade.
Et par-dessus tout cela, ce grand coquin de soleil qui avance inexorablement un soleil qui illumine nos journées, qui soigne nos rhumatismes, et qui, sans que lon sen doute escalade le cadran solaire sur le clocher de léglise.
Un soleil qui compte nos joies et nos peines
Un soleil qui compte goutte à goutte notre temps.
à suivre