Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
« A schehner Tag ! »
Une bien belle journée !

« A betzi fresch am Morga – awer a schehna Sunna »
Un peu frais le matin, mais quel beau soleil !

Changi et Guschti profitaient des derniers rayons de soleil pour chauffer leurs rhumatismes. Derniers rayons de soleil de la journée, mais qui sait, derniers rayons de soleil de la saison aussi.
Car l’automne avançait à grands pas.
On avait cueilli les raisins. Les vendanges avaient été bonnes et comme chaque année, elles s‘étaient déroulées dans une bonne ambiance. On avait battu le rappel. Les cousins de la ville étaient venus prêter main-forte, et tout ce petit monde n’avait pas chômé ; du lever du jour à la nuit tombante. Mais le soleil avait été de la partie et quand le soleil brille, cela change du tout au tout.
Le soir, on se retrouvait pour la veillée.
Avec du « Neier Siesser und Nussa »
Avec du vin nouveau et des noix.

Là, les goûts divergent. Il y a ceux qui aiment le vin juste sorti du pressoir. Mais, peut-on parler de vin ? Ce n’est que du jus. Et puis il y a les amateurs de vin bourru : « da wu gratzt » celui qui gratte, car il a déjà commencé sa fermentation.

Cette histoire de vin nouveau a permis de jouer bien des tours. Tenez, quand les gens de la ville venaient donner un coup de main, on en profitait pour s’amuser à leurs dépends.
Le vin nouveau, c’est tellement bon !
Alors, les petits malins encourageaient les citadins
« Trenka nur, er kat nett schada »
Buvez, cela ne peut pas vous faire du mal.

Ben que non, rien de chimique dans ce breuvage doré qui coule du pressoir, un breuvage tellement doux, tellement naturel
« Gar nix kemish »
Pas chimique

Non, rien de chimique, juste un peu alchimique que je vous dit ! Et bien sûr vous ne me croyez pas !
Bon, alors allez voir demain matin la file devant les cabinets.

« s’dirschta am Neier esch’s Cabinet-papier »
Le plus cher, c’est le papier de toilette.

Une bonne purge, surtout sans chimie, ne peut faire de mal. Mais, elle laisse des souvenirs. Ça, je peux vous le dire, sans me tromper.

On avait donc bien rigolé, une fois de plus. Comme chaque année à la même saison.

Et puis vint l’époque des châtaignes. On prenait les vélos et on allait sur les collines. Ce n’est pas pour faire joli que les anciens ont planté des châtaigniers. Non, c’est parce que le châtaignier est un arbre à croissance rapide qui vous fournit en moins de cinq ans des piquets pour vos vignes.
Ceux qui avaient une certaine pratique emportaient des gants car les châtaignes se défendent quand on essaie de les déloger de leur coque piquante. Et puis quand on ne trouve plus de châtaignes au sol, il suffit de secouer les arbres. Ils ne sont jamais très gros. Un petit truc en passant, attendez que les citadins se trouvent juste sous les arbres pour secouer les arbres. Leurs cris vous permettront de rire un bon coup.

A la veillée on parlait de tout et de rien. On commençait par mettre à jour l’état civil du village. On évoquait le souvenir de ceux qui habitaient désormais de l’autre côté de l’arc-en-ciel.
On se renseignait sur l’état de santé des connaissances.
Wass ! d’r Jules labt noch !
Quoi, le Jules est encore vivant !
Awer er geht uf sinna nienzig
Mais il va sur ses quatre-vingt dix ans !

On parlait aussi des jeunes.
D’r junga Muller geht uf Karess
Le jeune Muller va aux caresses (traduction littérale) pour dire qu’ il fréquente pour la bonne cause bien sûr.

Parfois il y en a un qui commence à chanter. E les autres suivent et, quand la chanson est entraînante, on se prend pas les bras et l’on se balance en rythme.
Ah oui, les Alsaciens ont de drôles de coutumes, ils fêtent le 14 juillet en chantant des chansons allemandes.
C’est pas beau ça dites-moi ? On gagne la guerre et l’on chante des chansons allemandes le jour de la fête nationale. La paix en chanson car la paix des politiciens, on peut toujours attendre.

A scheher Tag !
Une bien belle journée.
Guschti et Changi sont assis sur leur banc habituel, celui qui se trouve juste devant l’auberge du Cheval blanc. De leur observatoire, on ne peut plus stratégique, ils ont une vue d’ensemble sur ce qui se trame dans le patelin. Ils suivent l’épanouissement des jeunes filles, chrysalides qui se transforment en papillons.
Ils observent un peu tristement les ex-jeunes filles devenues vieilles filles et qui mettent un point d’honneur à se faire appeler Mademoiselles.

« Sag a Mohl Guschti wurum besch du noch ledig ?
Dis-moi, Guschti pourquoi es-tu resté célibataire ?
Er hann rerdiga net g’funda
Je n’ai pas trouvé la bonne
« Und die Changi, besh ya oï noch ledig
Et toi Changi tu es aussi célibataire ?
Ya waïsh er benn verliebt g’seh awer s’Maïdla esh storwa
Tu sais, j’ai été amoureux, mais la fille est décédée

Alors, il se fait comme en grand silence.
Sur le banc, vous voyez deux personnages assis l’un à côté de l’autre, mais regardez un peu mieux. Vous ne voyez rien ?
Entre les deux amis, il y a un fantôme : une jeune fille blonde, avec des grands cheveux ; des cheveux qui n’ont jamais eu le temps de devenir blancs. La mort vous fige dans l’instantanéité.
Entre Guschti et Changi, la jeune femme que Changi n’avait jamais voulu remplacer et qui l’avait poussé dans un célibat, que dis-je dans une fidélité sans faille. Non ; je vous l’assure pas la plus petite incartade.

Et par-dessus tout cela, ce grand coquin de soleil qui avance inexorablement un soleil qui illumine nos journées, qui soigne nos rhumatismes, et qui, sans que l’on s’en doute escalade le cadran solaire sur le clocher de l’église.
Un soleil qui compte nos joies et nos peines
Un soleil qui compte goutte à goutte notre temps.

à suivre

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