S Finala.
La Josephine
Le village est un petit monde où lon naît et vit. Si vous interrogez les vieux, ils vous diront que leur rêve cest de mourir dans leur lit, le plus tard possible bien sûr, et dêtre enterrés dans leur village, à lombre du clocher, pour rester près des leurs, et continuer à profiter du bon air de chez nous.
Naître, vivre et mourir dans le village, ce nest plus tout à fait vrai, car depuis que la vieille Eugénie « dHewamm » - la sage femme - a pris sa retraite, plus personne nest réellement né dans le village. Les femmes vont accoucher dans la clinique de la ville Il ny a donc plus de villageois de pure souche et les anciens, vrais de vrais, en tirent une grande fierté.
« Ech benn noch à Echter »
- Je suis encore un vrai de vrai.
Comme si lon parlait dune race en voie dextinction.
Mais, mis à part ce petit détail, on est villageois quand même. On fréquente lécole communale et, quand on est en âge de se marier, on choisit une fille du village. Cela se fait, par respect pour les filles que lon connaît depuis toujours ; par respect des traditions aussi. Et puis, comme je vous lai déjà dit : on naime pas les « Hàrgeloffeni » - les venus dailleurs.
On est tellement bien dans le village quil semble que le fait de partager la vie de tous les jours ne suffise pas. Après leur travail, les villageois se regroupent en sociétés. La vie associative a dailleurs toujours connu un grand succès.
Vous avez tout dabord « dPumpiers », les pompiers. Chez nous, le village est trop petit pour se permettre de posséder un corps de pompiers professionnels. On a donc fait appel aux volontaires, et depuis toujours, un bon nombre dhommes sont devenus pompiers volontaires. On leur a fait suivre une formation de base qui est régulièrement complétée par des cours que donne Gérard, le capitaine.
Chaque homme reçoit une panoplie comprenant un équipement pour les interventions ainsi quun uniforme de gala. Car, à vrai dire, les incendies sont heureusement chose rare. Tout juste quelques feux de cheminées, quand les gens négligent de bien ramoner. Le reste du temps, on soccupe, on nettoie, on astique le matériel, on déroule et enroule les longs tuyaux. Le village a récemment acheté une vieille pompe, en occasion, parce que le prix dune neuve dépasse les possibilités financières de la commune. Cest presque une pièce de musée, mais les pompiers ont bricolé dessus et, je vous le jure, on la dirait neuve, tout juste sortie de lusine tellement quelle brille de tous ses éclats.
Mais on ignore le travail des pompiers. Cest la « Pumpier-Musik » - la fanfare des pompiers que lon connaît le mieux. Elle participe à toutes les manifestations, le 14 Juillet, cela va de soi, mais également le 11 novembre, le 8 mai et pour toutes les autres fêtes religieuses. Et les villageois sont fiers de leurs pompiers en uniforme bleu, avec sur la tête des casques qui jettent mille feux.. Un village sans pompiers est un village déjà à moitié mort. Ce nest pas moi qui le prétends, mais Gérard, le capitaine des pompiers.
Si cela ne vous dit pas dentrer chez les pompiers, vous pouvez toujours adhérer à la troupe de théâtre alsacien. Elle regroupe les amateurs de théâtre en dialecte qui montent chaque année une pièce.
Le croque mort du village se transforme alors en garde champêtre, la boulangère joue lingénue et le garagiste devient jeune premier. Cest le monde recrée. La troupe connaît un grand succès. Elle donne deux représentations qui attirent la foule. Pas seulement les villageois mais également les habitants des patelins voisins. Il est même question, vu le succès, daller présenter une pièce dans dautres « Bangàlà» - foyers paroissiaux - gérés, la plupart du temps par le curé. Ca, ce serait vraiment une consécration.
Il y a également « s Dridàlà-Verein ». Entendez par là, la société à la trompette. Il sagit dun club de tourisme à bicyclette qui sest vu attribuer son nom parce que le président qui roule toujours en tête, souffle hardiment dans une petite trompette pour faire dégager la route.
« S Dridàlà-Verein » organise des randonnées dans le vignoble ou vers le Rhin. La société compte quelques anciens, véritables pionniers de la randonnée cyclotouriste, mais également beaucoup de jeunes. Il paraîtrait que le tourisme favorise grandement les rencontres amoureuses.
Mais la société qui regroupe le plus grand nombre de membres est sans contestation, « dr Kerchàgsang » - la chorale paroissiale. Chez nous, en Alsace, chaque paroisse possède une chorale. Cela va de soi. Pas de problème de recrutement. Les jeunes apprennent à chanter pendant le catéchisme. Après leur communion solennelle, ils entrent directement dans la chorale des adultes.
La chorale répète tous les mercredi soir. Elle compte quelques belles voix. De véritables vedettes locales qui vous enchantent, le dimanche, pendant le grand-messe. Tiens, je vous rappelle au passage que « Seppi » - le Joseph - chante chaque année le Minuit Chrétien , le soir de Noël sur la tribune de léglise. Cest un moment que lon attend. Minuit, le soir de Noël, lodeur des sapins et des bougies, quelques timides flocons de neige, et par-dessus tout cela; la voix de Seppi qui sélève pure, vers le ciel. Croyez-moi, quand vous laurez entendue une fois, vous attendrez ce moment avec impatience, chaque année.
La chorale est de toutes les occasions: la grand-messe, les mariages, les enterrements. Les membres sont souvent sollicités. Alors, le curé qui est toujours resté un brave homme, organise chaque année une excursion en autobus.
Le curé loue un très grand car afin de caser tout le monde, et lon sen va toujours vers un lieu de pèlerinage, labbaye de Thierenbach ou le Mont Sainte Odile.
On tire le repas du sac, on boit de la bière et de la limonade. On assiste bien sûr à la messe, et lon chante pour manifester sa joie mais aussi pour montrer que la chorale, notre chorale, cest du solide.
Au retour, on chante dans lautobus. Alors là, on se défoule, on essaie même de chanter faux et ce nest pas facile du tout.
Enfin toujours est-il quon est heureux et que lon se promet de revenir lannée suivante.
Tiens, dimanche dernier, cétait justement lexcursion annuelle de la chorale . On a bien rigolé. Il faut que je vous raconte.
On était donc parti « ens Unterland » - dans le Bas Rhin. On avait chanté la messe au Mont Sainte Odile, patronne de lAlsace. Et puis on avait pique-niqué. Laprès-midi, on sarrêta dans un petit parc. Il y avait un gros étang avec quelques pédalos, un café-restaurant, ce qui compte beaucoup, et des manèges pour les gosses.
Il fallait payer une entrée et cest là que vous faites la connaissance de « Finala » autrement dit de Joséphine.
Passez moi lexpression, mais « sFinala » est un sacré morceau. Une femme qui est partie non seulement en largeur, mais aussi en hauteur. Enfin, une bonne centaine de kilos répartis sur mètre quatre-vingt. Un colosse quoi !
Finala a le coeur sur la main. Mais « si hatt Hohr an dà Zehn » littéralement - elle a des poils aux dents. Ce qui signifie quil faut savoir la prendre car elle peut avoir mauvais caractère .
Il y eut dabord un premier incident. Au moment de payer lentrée , notre curé qui est toujours resté gentil mais également pingre, trouva que le prix était bien élevé.
« Ver das Gàld muëss schu à güeti Attraction gà. »
- Pour ce prix là, il doit au moins y avoir une bonne attraction
Et Finala de répondre :
« Ech benn dgreschti Attraction »
- Je suis la plus grande attraction.
On le prit à la rigolade, heureusement.
La chorale passa donc laprès-midi dans le parc, qui de faire un tour en pédalo, qui de boire un petit coup au café.
Vers seize heures, il y eut un cri. Un affolement soudain. On se précipita à la caisse de Finala.
« Sesch einer ens Wasser keït.
- Quelquun est tombé à leau.
- Esch er versoffà ?
- Sest-il noyé ?
- Nei. Awer àr esch pflàtsch nass.
- Non. Mais il est trempé jusquaux os.
- Hànnr kei Kleider ?
- Avez vous des habits de rechange ?
- Nei. Sesch noch niàmà ens Wasser keït
- Non. Personne nest jamais tombé à leau.
- Awer mr brüchà Kleider.
- Mais il nous faut des habits
- Er hann schu gsait assi kei Kleider hann. Wenn r wànn kann ech yo minà Unterhosà gà.
- Jai déjà dit que je navais pas dhabits. Si vous insistez, je peux vous donner ma culotte.
S Finala commençait à se fâcher. Il faut nêtre pas bien pour se foutre à leau.
A lévocation de la culotte de Finala, certaines dames rougirent. Les hommes, eux, rigolaient franchement.
Faut vous dire que cest le curé qui était tombé à leau. Il voulait prendre une photo et sétait dangereusement reculé de plus en plus vers le bord de létang.
Cest ainsi quun dernier pas lavait fait tomber dans leau.
On le sauva, mais en restant sérieux.
On ne rigole pas quand un curé tombe dans leau.
Nempêche que ce jour-là, le curé a failli mettre la culotte de Finala, et ça, excusez-moi, rien que lidée, ça fait rigoler.
à suivre