Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
S’ Germaine.



« S’Germaine ( prononcez bien Chermaine ) esch à flott Wiwàlà.
- Germaine est une bonne petite femme.
- Klei , awer schaffrig.
- Petite, mais travailleuse.
- D’r Robbi hatt chance dass er’s g’hihrotà hatt.
- Le Robert a de la chance de l’avoir épousée. »

Faut vous dire que Germaine n’a pas trop le choix. D’r Robbi n’est qu’un petit paysan. Dans ce cas-là, la femme doit retrousser ses manches. Et c’est ce que fait la Germaine.
Elle a de quoi s’occuper. Croyez-moi ! Un mari, trois garçons, cela fait déjà pas mal de travail. Mais faire le ménage ne rapporte rien. Alors, Germaine loue ses services à l’occasion des mariages, des communions. C’est une excellente cuisinière, très appréciée dans tout le village.

Germaine fait également ses fromages et cultive son potager, comme pas de mal d’autres femmes. Le potager de Germaine est bien grand, tellement grand d’ailleurs, que les récoltes suffisent amplement et qu’il reste toujours quelques fruits et légumes que Germaine va vendre au marché de la ville, chaque samedi.

Elle n’est d’ailleurs pas la seule femme à se rendre au marché. Faudrait que vous vous leviez un samedi, vers cinq heures, pour assister à l’expédition. Car il s’agit d’une véritable expédition.
Cela commence dès le vendredi.
Selon la saison, on cueille les haricots, on récolte les tomates, on ramasse les noix. Parfois, on tue une poule ou un lapin. En automne, on prépare un seau de choucroute. On sort quelques saucisses du garde manger grillagé.
Le samedi vers cinq heures et demie, les femmes se retrouvent devant l’église. On attend l’autobus, un vieux car Citroën. Et quand il arrive, on entasse les paniers, les sacs et les seaux, là où il y a encore de la place, dans le coffre ou carrément sur la galerie.

Le chauffeur est un brave homme. Il grimpe sur l’échelle et fait la navette
« Wenn m’r d’r Maurice net hättà!
- Ah ! si nous n’avions pas le Maurice. »
Et Maurice est content, fier de son importance. Seul homme entouré d’une véritable cour.
« Meinsch à Gügel em Hienerstall
- On dirait un coq dans le poulailler. »
Quand l’horloge de l’église sonne six heures, l’autobus démarre emportant sa cargaison, et au-dessus du caquet des femmes, s’élèvent l’odeur puissante du lard fumé et celle un peu plus acide de la choucroute
Mais notre autobus emporte sans le savoir de nombreuses « Perrette » qui rêvent tout simplement de rapporter un salaire honnête pour toutes leurs peines.
Il faut à peine trois quart d’heure pour arriver en ville. Alors, l’autobus se gare et l’on décharge.
On va s’installer aux emplacements réservés.

Mais il faut que je vous présente le marché. Alors suivez-moi ! Nous allons faire un petit tour.
Voici tout d’abord la grande halle. On y trouve les bouchers, les tripiers, les marchands de bombons et de biscuits. Au bout là-bas, près de la grande porte, il y a un poissonnier. Vous n’avez qu’à suivre l’odeur. Vous verrez quelques tonneaux avec des harengs et, suspendues à des crochets, quelques morues salées.
Juste à côté du poissonnier, vous pouvez acheter des poules vivantes ou des poussins. Ils sont là, dans leur cage, petites boules de duvet. Ils s’agitent et piaillent.
Dans l’allée centrale de la halle, il y a les crémiers. Les mottes de beurre se dressent comme des montagnes. Les oeufs s’empilent par plateaux et la crème attend bien sagement dans des grands brocs.
Si vous avez un petit creux, arrêtez-vous devant l’étal du boulanger - pâtissier. Achetez un petit pain, mais si je peux vous donner un conseil, prenez plutôt la brioche en forme de banane. C’est bon. Vous pouvez me faire confiance. Ma mère m’en achetait une chaque samedi.

Mais quittons la halle. Vous avez vu, la place est divisée en trois parties : à gauche vous avez les grossistes, des montagnes de fruits et de légumes, des cageots entiers de tomates bien mûres.
Un grossiste, un vrai, ça crie. Faut attirer le client. Alors, on donne de la voix. C’est à celui qui crie plus fort que son voisin. Vous entendez le tintamarre !
D’ailleurs un conseil : n’achetez rien. Il ne faut jamais se précipiter pour faire ses achats.
Ma mère m’a appris la combine. Faut d’abord faire un tour sans acheter, rien que pour voir les prix. Combien de fois ai-je succombé à la tentation ou au baratin des vendeurs. J’ai acheté et, quelques dizaines de mètres plus loin, je trouvais le même article, aussi beau mais moins cher. J’ai souvent regretté. On ne m’aura plus.
Laissons les grossistes. L’allée centrale est occupée par les commerçants professionnels. « d’Markt’s Litt » - littéralement : les gens du marché. Ceux-là possèdent des stands en bois, quelques planches posées sur des tréteaux. Pour se protéger contre la pluie ou le soleil, ils ont tendu des toiles formant comme de petits toits. Les jours de grand vent, ils sont obligés de mettre des ficelles pour que la toile ne s’envole pas.
Attention aux jours de pluie ! Les bâches se creusent. Elles font réservoirs, et quand vous vous n’ y attendez pas, c’est la douche. Enfin, je vous aurai prévenu.

Continuons notre visite. Là-bas, à droite, sous les grands marronniers, nous retrouvons nos paysannes. Elles ont posé leurs paniers à même le sol. On se débrouille comme on peut. On se prête la balance. Une véritable pièce de musée : une balance à fléau, avec d’un côté les poids et de l’autre comme une grosse casserole en fer blanc. La balance n’est pas très précise. Qu’à cela ne tienne, on rajoute toujours une petite poignée, pour faire bonne mesure.
« Güet g’wogà »
- Bien pesé.
On vous file un petit supplément pour vous faire plaisir et pour que vous reveniez, samedi prochain.
On vous fidélise en quelque sorte. D’ailleurs on ne va pas au marché pour faire simplement ses courses. On y va pour retrouver des amis. Car, à la longue, on finit par se connaître. On prend des nouvelles de la famille.
« Wie geht’s em Grosvater ?
- Comment va le grand père ?
- Was machà d’Kender ?
- Que deviennent les enfants ? »

C’est ça, le marché. Des fruits, des légumes bien colorés, bien frais, des salades presque encore vivantes, le tout dans un brouhaha indescriptible mais bon enfant. Une ambiance que l’on se plaît à retrouver à la fin de chaque semaine.

Vous pouvez faire vos achats le mardi. Mais moi, je vous le déconseille. On essaie de vous refiler les invendus du samedi.
Vous pouvez aussi revenir le jeudi
« Am Dunschdig esch’s genschdig. »
- Le jeudi, les prix sont intéressants.
Mais c’est le samedi qui attire la foule. Le samedi, les gens ne travaillent pas. Alors ils vont au marché. Pour acheter bien sûr, mais aussi par plaisir. Je n’en doute pas.

D’ailleurs nos paysannes le savent bien. C’est le samedi qu’on fait les meilleures affaires. Alors, elles ne viennent que le samedi. Il faut laisser le temps pour que les légumes poussent.

Quand elles ont tout vendu, elles vont faire un petit tour sur l’autre place
« Uf’m Zigusmàrkt » - le marché aux tissus.
On y trouve de tout. Des tissus, des coupons à prix intéressant, des sabots et des pantoufles. Il y a aussi le vendeur de casquettes et celui qui propose les bleus de travail. Si vous en avez besoin, vous trouverez aussi des arrosoirs en tôle galvanisée « s’Schpretzkannàblàch » et même de la vaisselle.
Enfin, un super marché avant l’ heure.

Vers seize heures, le marché s’agite une dernière fois. C’est l’heure de la ménagère économe. Celle qui sait attendre que les prix baissent. On n’a pas le choix. Il faut vendre à tout prix. Alors, on divise les prix par deux. Presque pour rien.
« Sunscht blib’s d’r am Hals »
- littéralement - cela te reste au coup - enfin disons que tu restes avec ta marchandise sur les bras. Ou alors tu vas être obligé de jeter. Non, on ne jette pas. On se condamne plutôt à manger la même chose toute la semaine. C’est le sort de bien de commerçants.

Et puis, l’autobus revient. On recharge. On discute. On commente. On est heureux ou jaloux. Mais on ne le montre pas. Par pudeur. Pour ne pas faire de peine. On n’est pas méchant. Un jour de chance, un autre sans. C’est la vie.

N’empêche que l’autre jour, s’Germaine avait bien du mal à cacher ses larmes.
« Was esch los ?
- Qu’y a t il ? lui demande s’Uschenie - la Eugénie.
- Schtell d’r à mol vor, so à Màdàmàlà üs d’r Stadt esch net z’fredà g’seh.
- Image toi, une petite madame de la ville n’était pas contente.
- Si hatt g’saït dass mini Hiànlà net güet sen.
- Elle a prétendu que mes poules n’étaient pas bonnes.
- Wie so ?
- Comment ça ?
- Sie haet g’saït das d’Kàmlà net schehn rot sen.
- Elle a dit que les crêtes de mes poules n’étaient pas assez rouges.
- So à Unverschàmdheit !
- Quelle insolence !
- Weisch Was. M’r schtrichà Kàmlà rot ah ver d’r nàchschtà Samschtig.
- Tu sais quoi ? On va peindre les crêtes en rouge pour samedi prochain. »

Je ne sais pas si S’Germaine a réellement osé peindre les crêtes de ses poules. Cela aurait été une bonne farce. Les citadins n’ont qu’à s’occuper de ce qui les regarde. N’empêche que je ne voudrais pas être obligé de vous payer un coup chaque fois que l’on trempe les haricots pour les gorger d’eau, qu’on arrose en douce les radis pour qu’ils aient fière allure, ni que l’on glisse en cachette une pomme disons pas trop fraîche dans votre panier.
Mais les citadins n’ont qu’à faire attention.
Il y a toujours eu des gens plus ou moins honnêtes.
Mais, les fermières de mon village, je m’en porte garant.

Vous direz certainement que je suis chauvin.

à suivre

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