Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
Pâques.


Ce matin, il y a la queue devant la poissonnerie.
Normal, nous sommes vendredi et pas n’importe quel vendredi : vendredi de la semaine sainte.

Ce n’est pas que je sois particulièrement croyant, mais je ne peux renier mon éducation et, chez nous, là-bas en Alsace, la religion fait partie du quotidien.

Je ne sais pas si un docte savant s’est un jour penché sur le besoin de fêtes, mais je sais par expérience, que si rien ne vient entrecouper le train-train, on finit par perdre la notion du temps.
Ce n’est d’ailleurs pas la perte de cette notion qui me chagrine. Non. Une fête c’est un jalon, certes, mais une fête, ça se prépare, et si les musiciens accordent leurs violons, il nous faut pour être tout à fait heureux, savoir accorder, c’est-à-dire préparer notre cœur.

Voilà tout ce qui a surgi dans ma mémoire en voyant la queue devant la poissonnerie.
Le mal du pays : une fois de plus.

Les souvenirs relatifs à Pâques se bousculent dans ma tête et il faut que j’essaie de mettre un peu d’ordre dans tout cela.

Tenez, la semaine pascale, surtout les années où Pâques prend un malin plaisir à se faire attendre, la semaine sainte était toujours l’occasion du « à fond».
Entendez par là, que les ménagères prises d’une soudaine frénésie, se mettent à démonter les meubles, à aérer les costumes qui dorment dans la penderie.
On chasse le moindre grain de poussière et au besoin, au s’arme d’un pinceau que l’on trempe dans la parquetine.
Oh, cette odeur de parquetine ! Combien je la détestais et combien elle me manque maintenant.

Certaines années, on faisait venir le tapissier. Il décousait les matelas. On lavait le crin de cheval, on changeait la laine. Puis, armé de sa grande aiguille, le tapissier recousait les matelas non sans oublier de mettre les pompons

« Het’z Owa bruch a Leitra fer ens Bett
Ce soir tu auras besoin d’une échelle pour monter dans ton lit.

Eh oui, les matelas étaient gros comme ça, et puis avec le temps, les matelas sont comme les hommes, ils finissent par se tasser.
Dommage qu’il n’existe pas de tapissier pour retaper les hommes..

Quand toutes les choses avaient retrouvé leur place, on se lançait dans la préparation de Pâques.
La chose la plus importante, ce sont les œufs. Alors on utilisait des vieux trucs de grand-mère pour colorer les œufs. On les faisait cuire avec des pelures d’oignons, certains osaient ajouter un petit sachet de colorant chimique, mais alimentaire, attention !

Puis, quand les œufs avaient refroidi, nous utilisions une combine qui nous avait été transmise par grand-père. A l’époque, il saisissait une couenne de lard et il frottait les œufs pour les faire briller.

On passait ensuite à la préparation des nids, car chez nous, là-bas, dans l’Est, c’est le lièvre de Pâques qui pond les œufs. Alors on allait quémander un peu de paille de bois chez l’épicier. On préparait les petits paniers.

Ce sont les parents qui les rempliraient et qui iraient les cacher dans le jardin. Je me suis toujours demandé qui avait le plus grand bonheur. Les parents qui cachaient les nids ou les enfants qui allaient à leur recherche ?

Dans les paniers, on mettait un lapin en chocolat, parfois une poule. On y ajouta plein de petits œufs multicolores en sucre.
Les mauvaises langues prétendant que les lapins sont faits avec les pères Noël non vendus et que les lièvres non mangés donneront à leur tour les pères Noël.
Perpetum mobile

Et puis Pâques, c’est aussi l’histoire des cloches. Elles sont muettes depuis un certain temps. On dit qu’elles sont allées en pèlerinage à Rome et qu’elles carillonnent leur joie de revenir à la maison le jour de Pâques.

Le jour de Pâques, nous allions à la grand-messe. Une grand-messe à l’ancienne avec un Suisse d’église en armes qui ne se génait pas de flanquer une calotte aux gamins par trop remuants. Ensuite, comme tous les dimanches, les hommes allaient taper une petite belote à l’auberge du Cheval Blanc pendant que les femmes finissaient le repas.
Un repas de fête bien sûr.
Mais à l’époque, on vivait sur les produits du pays, alors on dégustait
A Suppahuan – une poule au pot.
D’abord on cuisait la poule pour en faire un potage. Ensuite on la passait au four, en l’arrosant longuement pour que la peau devienne croustillante.
Il paraît que cette histoire de double cuisson remonte à l’époque où les gens se posaient la question de savoir si les animaux avaient une âme. Si oui, elle se situerait immanquablement dans le cœur, donc dans le sang. Ceci explique l’interdit jeté pendant bien des siècles sur la consommation de la viande saignant.

Et puis, le repas se poursuivait et lentement on s’acheminait vers le biscuit. Faut vous dire que les ménagères mettaient un point d’honneur à réussir un biscuit haut comme ça.
A l’époque, on n’achetait pas. On fabriquait tout ce que l’on pouvait fabriquer.
Avec ses mains bien sûr,
mais avec son cœur aussi
Surtout avec le cœur.
Vous avez déjà goûté un biscuit fait sans coeur ?
Il n’a le goût de rien, un goût impersonnel. Il manque l’essentiel :

l’Amour

C’est ça la clef du secret
C’est ça le point commun à toutes les fêtes qui vous conduisent du printemps à l’été, puis à l’automne. De Noël à Pâques

Et je dirais presque du berceau à la tombe.
Celui qui ne sait pas fêter peut-il dire qu’il sait vivre ?

En attendant que vous trouviez la réponse, je vais vite manger un morceau de biscuit ou croquer une oreille de mon lapin en chocolat.

Mais personne n’a caché de lapin dans mon jardin. J’ai dû les acheter moi-même. Alors, je les ai cachés en fermant les yeux pour mes faire une surprise.
Comme au pays là-bas.
Histoire de tenir le coup. Mais croyez-moi, ce n’est pas facile

à suivre

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