Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
S’ Louise.



Je n’ai jamais compris le plaisir que je qualifierais de malsain, que les gens éprouvent à imiter notre accent alsacien.
Personne ne s’amuse sur le dos des Bretons ou des Auvergnats. Il est vrai que si l’on singe l’accent de Marseille, ce n’est nullement par méchanceté, mais plutôt parce que cet accent-là est perçu de façon sympathique. L’accent de Marseille a la couleur du ciel bleu, la chaleur du soleil du midi aussi.
Alors, dites-moi pourquoi il n’en est pas de même dès que l’on traverse la ligne bleue des Vosges ? A la longue on commence par en avoir assez, ou alors tout simplement on finit pas se taire. Je ne vous cacherais pas que cela flanque un complexe, du moins à certains de mes compatriotes.

Et pourtant, dites-vous bien que les Alsaciens ont beaucoup de mérite, car il fut une époque, pas trop lointaine, où l’on étudiait le français comme une véritable langue étrangère.
Toutes les générations n’ont pas eu la chance de fréquenter l’école républicaine de Jules Ferry.
Non! il y eut des coupures, des moments où il était rigoureusement interdit de parler français et où la langue officielle était l’allemand.
L’allemand classique - s’Hochditsch - qui n’était d’ailleurs accessible qu’à une certaine élite. Le commun des mortels comme vous et moi, enfin plutôt moi que vous, parlait le dialecte.
D’ailleurs le mot « dialecte » sonne mal. Quand on le prononce de la façon dont je ne l’aime pas ; « dialecte » a un sens péjoratif. Pas même une langue, sans orthographe précise.
La porte ouverte à tout. Quoi !

Malgré tout, et depuis belle lurette déjà, les Alsaciens ont adoré le français. Cela faisait bien, disons riche, sérieux, de causer français et l’on est fier du petit dernier, parce qu’il parle français.
Il n’était pas rare de faire monter le gamin sur la table, à la fin d’un banquet, pour que le petit récite une poésie. Non pas pour la beauté des vers, mais surtout pour la sonorité.
Il faut vous dire que dans l’assistance, les francophones n’étaient vraiment pas très nombreux.
« Das Biewàlà geht wit em Làwà ! »
- Ce gamin ira loin dans la vie.
Et l’on admirait. On regrettait aussi de ne pas avoir eu cette chance.
D’ailleurs de par son caractère ouvert, l’Alsacien va au devant des gens et, quand il parlait avec les « Wàlschà » - les « Français de l’intérieur, » au sens péjoratif que nous donnons à cette appellation, il s’efforçait de regrouper son vocabulaire.
Et, si celui-ci se révélait insuffisant, ce sont les bras et les gestes qui prenaient la relève.

Mais il faut bien l’avouer, nous avons connu des dialogues cocasses.
Surtout quand Güschti était pris pour une soudaine envie de causer comme les gens bien.
« Maintenant c’est plus facile d’élever des enfants » - disait-il l’autre jour.
- Pourquoi ?
- Parce que les enfants sont remboursés par la Sécurité Sociale.
- Quoi ?
- Mais si tu sais bien, les parents touchent la location des enfants.
- Tu veux dire les allocations familiales.
- Yà Yà, s’ Kindergàltd.»

Ce n’est qu’un exemple entre autres. Allez expliquer à Güschti, la différence subtile entre l’allocation et la location. Faut savoir faire preuve de doigté. Mais de toute façon, cela vous en coûtera au moins deux bières à l’Auberge du Cheval Blanc.
Cela revient trop cher. Vous comprendrez alors pourquoi Changi lui-même a renoncé depuis un moment déjà.

D’ailleurs, « faire comme les gens bien » est un peu le cas de tout le monde et de la Louise en particulier.
S’Louise était une fille de la ville qui avait épousé, en seconde noce, un brave paysan veuf avec trois garçons.
Louise qui ne pouvait avoir d’enfant, avait acquis de cette façon un homme et trois fils, pour le même prix.
S’Louise était bonne à tout faire.
« Bi dà bessiri Litt »
- Chez les gens bien.
Car, à cette époque-là, les bourgeois n’engageaient pas encore de bonne espagnole. On recrutait dans les produits du terroir.
Dans les grandes maisons, il n’était pas rare de trouver une cuisinière, généralement rondouillarde et dodue, et une bonne.
On engageait aussi une lavandière, enfin, une ou deux fois par mois, quand on avait accumulé assez de linge sale.
S’Louise travaillait chez un notaire ou un percepteur, je ne m’en souviens plus très bien. Toujours est-il, que la Louise vivait quotidiennement la vie des gens bien.
Pas étonnant que cela finisse par déteindre.

Une des premières initiatives qu’elle prit tout de suite après son mariage, ce fut de déclarer bien fort :
“ Vu yetz ab àssà m’r am Einz. “
- A partir d’aujourd’hui, nous mangerons à treize heures.
Et, comme son mari, homme simple qui avait toujours déjeuné à midi, lui demandait pourquoi, elle répondit sur un ton sans appel :
« D’bessiri Litt àssà am Einz. »
- Les gens bien mangent à treize heures. »

Quelque temps plus tard, le pauvre homme qui avait l’habitude de se changer, le dimanche, quand il revenait du Cheval blanc, fut obligé de garder le costume et la cravate tout l’après-midi.
« D’bessiri Litt bliwa em Costume.
- Les gens bien gardent le costume.
- Wet net ass i d’r Costume aleg fer uf ‘s Land ?
- Tu ne voudrais pas que je garde le costume pour aller aux champs ?
- Besch à Bür und blisch à Bür !
- Tu es un paysan, et tu resteras un paysan. »

Ce n’était donc pas le grand amour. Mais comme le bonhomme était dur à l’ouvrage, Louise accepta à regret.
Mais il y a bien longtemps que les villageois s’étaient aperçu que cette union était bâtarde.

Un jour Changi interpella d’r Fussi - Alphonse.
« Los a mol, er han à Idée. »
- Ecoute une fois, ( oui oui, comme les Belges ) j’ai une idée.
- Du sotsch Brellà tragà und Zittung làsà.
- Tu devrais porter des lunettes et lire le journal.
- Wurum ? Ech kann yo doch net làsà.
- Pourquoi, je ne sais quand même pas lire.
- Das macht nix. Ech sägt d’r wass en d’r Zittung steht. Müesch à Mol sàh wie s’Louise stollz esch
- Cela ne fait rien. Je te dirais ce qui est écrit dans le journal et tu verras comme la Louise sera fière. »

Le dimanche suivant, Changi prêta une vieille paire de lunettes et un journal à son copain Fussi.
Quand il rentra chez lui, Alphonse chaussa ses lunettes et déploya le journal.
Louise en resta bouche bée.
« Kasch du làsà ?
- Sais tu lire ?
- Yà Yà, awer nur met Brellà. Wie d’bessiri Litt.
- Oui, oui, mais seulement avec des lunettes, comme les gens bien. »


Le soir, s’Louise traîna un peu quand il fut l’heure de se coucher. Elle prétexta une montagne de linge à repasser.
Quand Fussi fut couché, elle prit les lunettes, et, suivant d’un doigt attentif les mots, elle lut le journal.
Enfin, elle fit semblant, car elle n’avait jamais appris à lire.
Son oeil collé au trou de la serrure, Fussi jubilait.
« Well bubà hecher als d’r Arsch. »
- Veux péter plus haut que son derrière. »

Ce soir-là, Fussi dormit comme un bienheureux.

à suivre

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