Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
Les vacanciers.



L’homme a besoin de nourriture, d’oxygène et d’eau. Je ne vous apprends rien en disant cela ; mais l’homme a également besoin d’alternance et ça, c’est moins connu.
Alternance du jour et de la nuit, alternance des saisons, alternance des périodes de travail et d’autres de repos.
C’est pourquoi on a inventé les vacances.
Pour changer de rythme d’abord, pour changer d’air, et pendant qu’on y est, pourquoi ne pas profiter des vacanciers pour leur prendre quelques pièces au passage. Faut savoir garder les pieds sur Terre !

Un paysan, ça ne prend pas de vacances. Impossible de quitter les champs en pleine saison ; impossible d’abandonner les bêtes. Il ne faut pas choisir d'être paysan quand on tient aux vacances. Mais, on ne choisit pas toujours. Du moins dans le temps. On était paysan de père en fils. On n’a jamais connu autre chose.

C’est vous dire que les premiers vacanciers firent une grosse impression. Voilà des gens payés à ne rien faire, payés à se promener. Des gens qui avaient le souci de bronzer pour bien montrer qu’ils revenaient de vacances.
Les paysans, eux, évitent le soleil. On est quand même pas assez fou pour s’exposer pendant les grosses chaleurs. Et bien les citadins, c’est tout juste le contraire. On dirait qu’ils cherchent à tout prix à attraper des coups de soleil, à se mettre torse nu en plein soleil.

C’était donc au tout début de l’invention du tourisme, j’entends du tourisme populaire, car les gens riches voyageaient depuis toujours entre la mer et la montagne, avec des arrêts de villes d’eau en cure.

Les premiers touristes n’étaient pas riches. C’étaient des ouvriers de la ville qui passaient quelques jours dans les fermes. Ils se nourrissaient de produits achetés aux paysans et dormaient dans les fenils, à condition bien sûr de ne pas fumer.
Le bon vieux temps.
Et le courant passait entre les ouvriers et les paysans. On était dur à l’ouvrage d’un côté comme de l’autre.
Les ouvriers auraient bien échangé le bruit des salles de machines et la puanteur de leurs usines contre le calme et le bon air de la campagne.
Quant aux paysans, même s’ils étaient conscients d’avoir de la chance, ils auraient bien pris quelques jours de congé.
Enfin on ne peut pas tout avoir. Il faut se contenter de son sort. C’est le début de la sagesse.

Ce qui a failli tout gâcher ce fut l’arrivée des Parisiens. « d’Wàlschà. »

Ils avaient pris goût aux vacances. Certains étaient passés en Alsace pendant la guerre et ils en avaient gardé comme une nostalgie.
Nostalgie des paysages certes, des repas de fête, du Gewurztraminer aussi.
Alors, on les vit arriver dans leurs uniformes de vacanciers.
Chemisette, casquette et pantalon avec pinces à vélo, car les voitures étaient encore trop rares et l’on se déplaçait à vélo.
Comme toujours, il y avait des gars sympathiques et on les aimait bien. Mais il y en avait qui étaient imbus de leur supériorité, parce qu’ils venaient de la capitale et parce qu’ils possédaient de belles bicyclettes. Ils se sentaient supérieurs parce qu’eux savaient parler le français ce qui, du moins à leur avis, leur donnait le droit de regarder de haut ces rustres qui ne causaient qu’un dialecte.
Mais les choses finissaient généralement par s’arranger. On sympathisait quand même et comme ils achetaient les produits de la ferme, il faut savoir fermer les yeux. Commerce oblige.

N’empêche que ...

A l’époque, Changi et Güschti étaient encore à la force de l’âge et ils se faisaient un peu d’argent de poche en accompagnant les Parisiens dans leurs promenades dans la région. On partait parfois pour plusieurs jours. On allait tout d’abord dans le Sundgau. Puis on remontait en suivant le Rhin à travers la grande forêt de la Hardt. Ensuite, on visitait le vignoble et l’on finissait toujours par s’arrêter chez un vigneron.
Alors, on goûtait les vins mais dans le bon ordre. On commençait par un Sylvaner léger. Après le Pinot, on passait au Riesling et au Tokay. Et l’on finissait par le prince des vins d’Alsace : le Gewurztraminer.
Changi et Güschti ne dédaignaient pas un bon petit coup de blanc, mais ils connaissaient les risques et prenaient leurs précautions en grignotant du pain entre deux verres. Si bien que nos deux amis tenaient correctement le coup et pouvaient se payer une partie de franche rigolade quand arrivait la fin de la visite de la cave.
Faut vous dire que la visite se terminait presque toujours de la même façon. Car il n’y a rien de plus traître que l’air frais quand on remonte de la cave après une bonne dégustation.
Il y en a qui prétendent que c’est le vin qui saoule ; moi je pense que c’est plutôt l’air. La preuve, dans la cave tout va bien. Mais remontez, c’est là que tout se gâte. C’est à cause de l’air, vous dis-je !
Alors, dans leur mémoire, Changi et Güschti retrouvent des histoires de retours épiques. Les Parisiens slalomaient sur leur bicyclette. Plus d’un a atterri dans le fossé pour cuver sa cuite.
Le lendemain, les vapeurs alcooliques évaporées, on retrouvait le sourire.
Quand je vous disais que ce n’était pas triste du tout, cette époque-là.

La belle vie ne dure jamais. Quand les Parisiennes se mirent à accompagner leurs maris, ce n’était plus la même chose.
Elles prenaient un air pincé, allant même, et cela est une injure à toute l’Alsace, jusqu’à refuser de goûter les vins. Vous pensez !
« Sen vellecht net güet genüa »
- Sont peut-être pas suffisamment bons .
De plus, elles surveillaient leurs maris. On rigolait donc moins. Cela ne pouvait durer.

Alors un jour, Changi se proposa de surveiller les bicyclettes pendant que la compagnie visitait la cave sous la conduite de Güschti.

Et, je vous le jure, tout se passa bien, sans la moindre cuite. Une histoire triste à faire pleurer.
On reprit donc le chemin du retour et Güschti eut comme l’impression que son ami Changi avait pris une fausse route.
« Loss mi nur marchà ! »
- Laisse-moi faire.
Changi avait justifié le détour en prétextant une chapelle à visiter quelque part dans le vignoble.
Le détour fut de taille : une bonne trentaine de kilomètres, en plein soleil. Cela donne soif. Alors, on s’arrêta pour boire le contenu des bidons. Le liquide bien frais désaltéra la compagnie. Au moment de se remettre en selle, les jambes furent comme coupées. On eut du mal à repartir et vous ne me croirez pas, mais la route qui était toute droite à l’aller, se trouva brusquement sinueuse, pleine de virages traîtres et de fossés accueillants qui vous tendent les bras.

Alors, après avoir échangé un coup d’oeil complice, Changi et Güschti retrouvèrent leur sourire.

Je compte sur vous pour ne pas aller dire aux Parisiens, et surtout à leurs épouses, que Changi avait profité de la visite de la cave pour remplir en douce les bidons avec un de ces petits vins d’Alsace que vous n’auriez pas refusé. Mais c’est de votre faute. Vous n’aviez qu’à prendre votre vélo et nous accompagner.

Toujours est-il que l’honneur était sauf.
Ne pas aimer le vin d’Alsace : c’est un crime !
Impardonnable.
Si si !



à suivre
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