Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
Les tomates rouges.




« Was wettsch ! »
- Qu’est-ce que tu paries ?

D'r (d’r=le) Georges se dresse sur ses ergots comme un coq. Mais, comme il mesure à peine un mètre cinquante trois, cela ne fait pas bien haut.
On était dimanche.
La grand-messe terminée, les femmes sont retournées préparer le repas.
« Fleischsuppà un Salàdlà. »
- Du pot au feu avec ses petites salades.

Les hommes, eux, comme chaque dimanche, ont envahi l’auberge du Cheval Blanc. Du moins, les « noirs » : les catholiques pratiquants. Quant aux « rouges » : les anticléricaux, cela faisait déjà une bonne heure qu’ils ont pris quelques amer bières d’avance.

Derrière le comptoir, le maire au visage rouge bouffi, remplit d’un geste professionnel les bocks de bière. Puis, saisissant une espèce de languette en corne blanche, il enlève l’excédent de mousse.

On se presse devant le comptoir. La fumée des cigarettes forme comme un nuage qui ondule près du plafond.

Autour des tables, les joueurs de cartes. La main droite tient les cartes en éventail. La gauche, selon l’humeur, prélève négligemment une carte qui atterrit nonchalamment sur le tapis vert, ou alors, c’est le poing qui s’abat d’un coup sec.
« Troumf ! »
- Atout et dix de der.

Les joueurs marquent les points à l’ancienne, à la craie, sur une ardoise. Une croix compte 100 points ; une demie pour 50 points.
La première équipe qui totalise 1000 points se fait offrir l’apéritif par les perdants.
On ne joue pas pour de l’argent. L’apéritif, ça ne compte qu’à moitié. On joue pour l’honneur, pour la réputation, pour le plaisir.
Personne n’a jamais émis l’idée d’organiser un tournoi. A quoi bon ?
Le « Derdàlà », la belote, fait partie des dimanches comme la
« Fleischsuppà » le pot au feu ou la poule au pot : « d’SuppàHüen. »

« Was wettsch ? »
- Qu’est-ce que tu paries ?

D'r Georges renouvelle son défi.

Mais de quoi s’agit-il au juste ?
- Et bien,, de tomates.
- De tomates ?
- Oui, monsieur, de tomates !
- C’est quoi, cette histoire de tomates ?

Et bien, si vous voulez le savoir, prenez place, commandez un amer bière, non deux, puis écoutez-moi !


Dans le village, on a toujours été dingues de tomates. Faut dire qu’elles poussent bien chez nous. Mais l’important, voyez-vous, c’est d’être le premier à récolter des tomates rouges.
Au fil des années, cette histoire de tomates est devenue une véritable course.
Posséder les premières tomates rouges conférait à l’heureux propriétaire une notoriété.
Avoir les premières tomates rouges, c’est devenir jardinier hors pair, entrer dans la légende, quoi !
D’ailleurs, entre nous, des tomates, on s’en fout.
L’important, c’est d'être le premier.

Il y en a qui sèment leurs tomates en février, dans des caisses entreposées dans l’étable pour profiter de la chaleur animale.
D’autres les sèment dans une balconnière posée sur les radiateurs ou près du poêle.
Il y a ceux qui utilisent du fumier de cheval ou de volailles.
Il y a aussi ceux qui trichent et qui utilisent du fumier artistique.
- Du quoi ?
Du fumier artistique, enfin je veux dire du « Kunschtmescht » traduction littérale de fumier artificiel.
Enfin, rares sont les maisons qui ne participent pas au challenge.
Au mois de mai, bien qu’on puisse encore craindre des gelées, on sort les précieux plants déjà plusieurs fois repiqués.
On plante des tuteurs, car chez nous les tomates grimpent facilement jusqu’à plus d’un mètre.
On fabrique des espèces de capuchons en papier journal, et le soir, on coiffe les petites plantes.
Il y en a qui mettent des bouteilles plastiques, la tête en bas, au pied des plantes, pour un arrosage continu. Mais pour moi, cela fait transfusion sanguine : perfusion si vous voulez.
Alors, le dimanche, on va faire un petit tour pour ausculter les tomates du voisin.

Et puis un jour, les tomates blanchissent, rosissent ; et vient le jour de la consécration .
Les premières tomates rouges.
Le propriétaire est très fier. Les autres sont furieux.
Certains se fâchent pour toujours et deviennent rouges, comme leurs tomates.
“Was wettsch dass er d’erschdà rotà Tomatà hann !“
- Tu paries que j’aurai les premières tomates rouges ?

D’r Georges semble sûr de lui.
Les discussions vont bon train.
On sait bien que le beau-père de Georges est jardinier et que le bonhomme est un spécialiste des coups en douce.

Changi et Güschti viennent de terminer leur belote et se joignent au groupe.
Güschti déclare :
- « à Keschtà Bier »
- Une caisse de bière.
Changi lui emboîte le pas et renchérit

“Zwei Keschtà Bier. »
- Deux caisses de bière.
Alors c’est parti.
On appelle le maire. Celui-ci saisit un bloc de papier, devient en un instant le bookmaker, prend les paris.

Et puis « d’Kuckuckshühr » - l’horloge à coucou - sonne. L’oiseau tire douze révérences.
« Ech mues heim sunscht gets Krach met d’r Marie.»
- Il faut que je rentre, sinon c’est la bagarre avec la Marie.
L’auberge se vide comme par enchantement.
Chacun retourne chez lui et dans le village flotte comme une odeur de
« Fleischsuppà. » (pot au feu)

Les jours passent.
Il y eut une belle Ascension, une Pentecôte pluvieuse, mais les tomates grandissent de jour en jour.

Puis ce fut le miracle.
On était à peine fin juin, quand Georges se lève un matin et qu’il entend des voix dans son jardin.
Des gens discutent en montrant du doigt les premières tomates rouges. Mais alors d’un rouge, comment dire, presque surnaturel.
Changi et Güschti sont au premier rang.
« A Keschtà Bier. » clame Güschti.
- une caisse de bière
"- Nei, zwei -" crie Changi.
- Non, deux !
La foule hurle Bier ! Bier !
Mais il y a un truc. Güschti ne semble pas clair.
- Pourquoi tu portes des gants au mois de juin Güschti ?
- J’ai attrapé comme un eczéma, déclare-t-il.

En réalité, il n’avait pas réussi à enlever la totalité de la peinture rouge qui tache ses mains.
Du minium rouge antirouille qu’il avait délicatement déposé sur les tomates du
Georges pendant la nuit.

L’histoire se termina bien sûr en vaste rigolade. Mais les deux compères furent obligés, sentence oblige, de boire leurs caisses de bière et Güschti qui ne supportait toujours pas la bière, en fut quitte pour faire quelques
« Ewerstundà » - quelques heures supplémentaires - , à l’ombre du gros arbre, vous savez bien, le gros arbre, là-bas, derrière le cimetière.

A suivre.

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