Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
Les framboises.



Chez nous, les saisons ne font pas semblant. Vous n’avez pas besoin de regarder le calendrier pour savoir où en est l’année.
En hiver, il fait un honnête moins vingt. Le froid vous allume le bout du nez et l’onglée vient vous chatouiller les doigts jusqu’au fond des gants.

Mais en été quand il fait chaud, alors c’est une chaleur accablante. Le soleil guette les imprudents qui osent s’aventurer sans chapeau dans la campagne et, quand vous avez le dos tourné, il vous frappe un grand coup sur la tête.
C’est ainsi qu’il a eu par surprise le vieux Jules qui en est mort, en pleine santé.
Or, nous sommes justement en plein mois d’août.

« d’Hundstàgà »
- les jours à faire crever les chiens.

Il n’y a guère que le matin, de très bonne heure, que la chaleur est supportable. C’est à ce moment-là, que les maisons ouvrent tout grand volets, fenêtres et portes, pour faire provision de fraîcheur.
Vers huit heures, il est grand temps de tout refermer pour emprisonner au moins un peu d’air respirable.
Alors, pendant toute la journée, les maisons semblent dormir.
Personne dans les rues, personne dans les champs.
On attend, on supporte vaille que vaille.

« Met dàrà Sunnà werd d’r Wie güet »
- Avec tout ce soleil, le vin sera bon.

C’est ce que l’on se dit, pour se consoler, pour ne pas se plaindre. Mais, pour l’instant, il faut supporter. Et ce n’est pas facile du tout, car on ne peut même pas boire.
L’alcool, vous n’y pensez pas. L’eau, à la rigueur.

« Awer kumsch in’s schwetzà »
- Mais tu te mets à suer
- Yà Yà !

Les villageois se cloîtrent chez eux, font la sieste en attendant l’orage presque quotidien.
Car, là-bas sur les Vosges, le soleil a fait naître des cumulus en forme de gros choux-fleurs.



« Het z’ Owà krachts »
- Ce soir, ça va encore péter.
-Yà, Yà.

Faut vous dire que chez nous, on n’a pas besoin d’attendre le 14 juillet pour voir un feu d’artifice.
Chaque soir, le ciel présente une pyrosymphonie avec des éclairs qui déchirent les nuages, le tout sur un roulement de tambour tellement puissant que même le chien file se cacher sous le lit.
La seule crainte :
« d’r Hagel »
- La grêle.
Heureusement c’est rare.
Alors, l’orage nettoie le ciel, balaie la rue, arrache les feuilles trop pressées de jaunir. Mais il laisse derrière lui, une odeur. Une odeur très particulière qui se dégage dès les premières gouttes.
L’odeur de la poussière.
Et même si l’on craint l’orage, on l’attend, car après son passage, il laisse un peu de fraîcheur et l’on s’endort enfin.

Mais cette alternance de chaleur et d’humidité a également ses bons côtés.
Tenez, il n’y a qu’à penser aux fruits là-bas, dans la montagne.
Faut vous dire qu’il n’y a pas trente six solutions quand on veut échapper à la chaleur.
Il faut se réfugier dans la montagne.
Avec l’altitude, on bénéficie d’une petite trêve entre deux vagues de chaleur.
Alors, les Alsaciens prennent l’autobus ou enfourchent leur vélo.
« M’r gehn in d’Bàrgà »
- Nous allons en montagne.
Ils emportent dans leur « Rucksack » - le sac au dos - de quoi casser la croûte.

« d’r Hàrdapfelsalad und d’Landjàger »
- la salade de pommes de terre et les gendarmes ( sorte de saucisse fumée ), sans oublier bien sûr
« à Flàschà Bier und Limonade »
- Une bouteille de bière et de limonade.

Arrivés sur place, dans leur petit endroit familier - chacun est d’ailleurs persuadé d’avoir déniché l’endroit idéal - on met les bouteilles au frais, carrément dans l’eau d’un torrent.
Et l’on commence, devinez quoi ?

A s’ennuyer.
Car un Alsacien, un vrai, ne supporte pas de rester à ne rien faire.
Alors, après un grand quart d’heure de soi-disant repos, on commence à s’occuper.
La plupart du temps, il y en a un qui se lève et qui déclare :
« Ech gang à mol lügà obs schu Hembeerà gebt »
- Je vais aller voir s’il y a déjà quelques framboises.

Et, comme s’il n’avait pas prémédité son coup, il tire de son « Rucksack » un vieux « Kànnàlà » un pot à lait, qui se trouvait là comme par hasard.
Les autres le suivent du regard n’attendant qu’un signe pour se précipiter, à leur tour, à la cueillette des fruits parfumés.
Alors on cueille, on ramasse, on fait le plein et, quand après quelque temps l’entrain commence à baisser, il y en a toujours un qui se met à évoquer
- « s’Kumfiture »
- La confiture
- « S’Schelee »
- La gelée
- « D’r Pudding met Hembeerà »
- Le pudding avec des framboises
- « Und d’r Hembeeràschnaps »
- Et l’alcool de framboises.
Alors, on continue de plus belle.

Les « Kànnàlà » sont bien remplis. Mais on ne peut quand même pas laisser de si beaux fruits.
Alors, les petits malins frappent du plat de la main sur le fond de leur récipient, pour tasser le contenu.
La mère a beau hurler :
« Verdrucksch yo dinni Framboises »
- Tu vas écraser tes framboises

Cela ne compte pas.

« M’r marchà doch Confiture »
- de toute façon, on va en faire de la confiture.

Et, comme midi approche, les estomacs commencent à crier famine.
« M’r kennta vellecht àssà »
- on pourrait peut être manger.
« Wart noch à Betzi, nur noch à paar schehni fer owàdruf. »
- Attends encore un peu, plus que quelques belles pour le dessus.
Ça finit toujours comme ça.
Avec des regrets aussi.
« Hatt sotà à gresseres Kànnàlà metnàmmà »
- J’aurais dû emporter un récipient plus grand.
“ Du besch à Niegenüag “
- Tu es un “ jamais assez “.
Alors, à midi, on s’assied sous les sapins, à l’ombre, en pleine odeur de résine fraîche. On ouvre la boîte de fer blanc avec le « Hardäpfelsalad » - la salade de pommes de terre.
Et l’on déguste, comme si c’était un festin.

« S’schmeckt m’r besser ass t’Heim »
- J’ai meilleur appétit qu’à la maison.

On se régale avec des petits riens.
Tiens, passez le panaché ! Je vous jure que je n’échangerais pas mon panaché contre le meilleur Gewurztraminer.

Les gens simples ont des bonheurs simples.
Il faut espérer que cela va durer longtemps.

Le « Hardpälsalad » terminé, quelqu’un fait remarquer qu’en lavant la boîte, on pourrait peut-être la remplir de framboises.

C’est reparti. Pour tout l’après-midi.

Ce sont là, les souvenirs de mon enfance. Ils sont gravés dans mon coeur, et chaque année, j’enrichis mon album de nouvelles pages indélébiles, des pages à l’odeur de framboises, de fraises des bois ou de myrtilles.
Cela dépend de la saison....

Changi et Güschti sont bien souvent allés à la montagne avec leur vélo et leur sac à dos.
Mais, depuis qu’ils sont en retraite, il ont remarqué un phénomène un peu bizarre.

« Hasch schu g’sàh. d’Walàberlà wachsà emmer kleiner. »
- Tu as déjà vu, les fraises des bois sont de plus en plus basses.

Quand on est heureux, on oublie; on ne compte pas les années.
Ce n’est pas que les “ Waldàberlà “ deviennent de plus en plus petites mais tout simplement que l’âge a rattrapé nos deux amis et qu’ils ont de plus en plus de mal à se baisser.

Alors, les « Kànnàlà » semblent de plus en plus grands. On a du mal à les remplir.
L’autre jour, ils ont même renoncé, sans dire un mot, un simple regard. Et les voilà repartis en silence.
“ So kann's net witersch gehn ”
- Cela ne peut continuer ainsi.
Alors, une fois de plus, ils se sont mis à réfléchir. Et quand Changi et Güschti réfléchissent, c’est qu’il se trame quelque chose.
On devrait se méfier.

Le dimanche suivant, il faisait toujours aussi chaud et nos deux amis décidèrent de retourner en montagne.
Mais, au lieu de monter jusqu’à la pente remplie de framboises, ils s’arrêtèrent à mi-chemin in « d’r Gartàwertschaft » le bistrot sous la tonnelle.

On est Alsacien ou on ne l’est pas. Faudrait pas vous imaginer que chez nous on jette l’argent par la fenêtre.
Ils commandèrent donc deux grandes bières et une petite bouteille de limonade bien fraîche.
Traditions obligent. On tira du sac le fameux “ Hàrdpfelsalad “ et les gendarmes.
Ils mangèrent de bon appétit, tout en discutant de framboises. Mais il échangeaient de temps en temps un clin d’oeil complice.

Vers quatre heures, Armand vint les rejoindre. Il avait passé toute la journée dans les framboises et rapportait, accrochés au guidon de son vélo, « Zwei Wassereimer voll. » - deux seaux remplis à ras bord.

Cueillir des framboises, cela donne soif.
Alors, il n’y a quoi boire.
Et Changi et Güschti se proposèrent - ce qui est très rare - de lui offrir chacun une tournée.
D’r Armand avait une soif de chameau qui vient de traverser le désert. Et puis, avec le panaché, on ne risque rien.
Tu parles.
Surtout quand c’est Güschti qui prépare le mélange avec un tout tout petit peu de limonade et un grand coup de bière.
Après une heure, le Armand était juste à point.
Alors nos deux compères prirent congé en lui recommandant de se reposer un peu avant de prendre la route.
Ils n’allèrent pas très loin, juste au pied de la descente, dans le grand virage. Arrivés à l’endroit stratégique, ils se cachèrent dans les buissons.




Arriva ce qui devait arriver.
Comme prévu, nous dirons plutôt comme prémédité, d’r Armand, euphorique, descendit la colline juste un peu trop vite.
Je ne sais si c’est à cause de la fatigue ou de la bière, mais arrivé dans le virage, Armand continua tout droit dans le fossé, où il doit d’ailleurs encore dormir, si personne ne l’a réveillé.
Et nos deux compères de ramasser les framboises.
« So gehts besser »
- comme cela c’est plus facile.
Et ils rentrèrent au village avec leur « Kànnàla » chargés jusqu’au haut.
Ni vus, ni connus.

J’ose espérer que nous n’allez pas les dénoncer.

à suivre


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