Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
Güschti est malade
Ou l’histoire du suppositoire.


Hetta pfifz !
Aujourd’hui ça caille !

C’était en février : une de ces belles journées comme nous en offre l’Alsace. Le ciel était d’un bleu profond et si le soleil grimpe à l’horizon, le thermomètre lui plonge : moins 20°C : une température courante, mais qui, parce que l’air est sec, se supporte très bien.

A güeter Winter !
– un bon hiver, avait dit Güschti.
Et c’est bien vrai. A l’automne, on avait retourné la terre en de grosses mottes que le froid prend plaisir à faire éclater. Au printemps, il suffit de passer un coup de herse avant de semer.
D’r Winter macht Ungazifer kaput
L’hiver tue la vermine.
C’est le cours normal des choses. Il n’y a rien à redire. Une bonne saison commence par un hiver rigoureux.

Et puis un hiver bien froid fait la joie des enfants. On sort les luges et les petits chemins en pente sont envahis par une ribambelle de gamins qui s’en donnent à cœur joie. Certains hivers, quand le thermomètre descend suffisamment, ce sont les étangs qui gèlent ; alors on essaie la solidité de la glace. Il y a en un qui ose s’aventurer sur la surface brillante et, quand il n’y a pas trop de craquements, un autre suit et puis c’est toute la marmaille qui va faire des glissades. Pas de patins à glace, je n’en ai pas le souvenir, non, on prenait son élan et hop ! on glissait sur les semelles en poussant des cris de joie.

Bien sûr, en hiver, il y a de petits ennuis. Il faut pousser le chauffage et si le bonhomme de neige se dresse fièrement dans le jardin, le tas de bois, lui, fond à vue d’œil. C’est justement parce que le tas de bois de Güschti s’était mis à baisser dangereusement que le bonhomme avait été obligé de sortir sa cognée pour fendre de nouvelles bûches. Alors il posait un gros bout de bois sur le billot, et d’un coup puissant, sa hache s’abattait et venait faire éclater les bûches. Un travail dur qui même en plein hiver vous fait perler les gouttes de sueur.
Alors Güschti retira tout d’abord sa veste fourrée. Puis, comme il avait encore trop chaud, il déboutonna sa chemise.
C’est ainsi qu’il prit froid.

Güschti n’avait jamais été malade de sa vie. Il était d’une santé à toute épreuve et semblait passer à travers les saisons sans jamais attraper le moindre petit bobo.

Ja, m’r send üs güater Wahr
Oui, nous sommes en matériaux solides !

Et pourtant, cette fois-ci, la maladie ne le rata pas.

Cela commença le soir même : quelques frissons et des difficultés à avaler sa soupe. Alors Güschti eut recours à la bonne veille méthode. Il prit un bon grog : une grosse tasse avec de l’eau bien chaude, quelques rondelles de citron, du sucre et surtout une bonne dose de… non, pas de rhum ! Vous oubliez que nous sommes en Alsace, un bon coup de Schnaps, de la mirabelle, du kirsch ou de la quetsch. Il trouva judicieux d’y mettre aussi une grosse cuillerée de Tanàhunig, du miel de sapin.
Puis il alla se coucher, mais la nuit fut agitée. Il eut du mal à trouver le sommeil et quand il essaya de se mettre sur ses jambes le lendemain matin, elles se dérobèrent.
Alors il se traîna jusqu’au lit et se recoucha. Il savait bien que son ami Changi serait alerté quand il ne le verrait pas.
En effet, Changi arriva sur le coup des dix heures…

Müesch d’r Doktor riafa
Il faut appeler le médecin.
Meinsch ?
Tu crois ?

Et Changi prit les choses en main. C’est-à-dire qu’il alla prévenir le médecin qui habite juste à côté de la mairie.

Le médecin ausculta Güschti et fut formel.
Ar mües en d’r Spital !
Il faut l’hospitaliser.

Vous pensez ! Malade pour la première fois de sa vie et bon pour l’hôpital ! Güschti ne faisait pas les choses à moitié !

Alors, d’r Berry, le maire, accepta de conduire notre ami à l’hôpital dans sa nouvelle automobile. Fallait voir la scène. Le Güschti se laissa faire. On l’habilla comme s’il partait faire la campagne de Russie. D’r Berry avait fait tourner le moteur pour chauffer un peu son auto et c’est au bras de son compère Changi, que Güschti sortit à petits pas de sa maison. C’était bien la première fois qu’il devait se rendre à l’hôpital autrement que pour rendre visite à ses copains.

Je ne jurerais pas que cachée derrière ses rideaux, la veille Joséphine, malgré le lourd contentieux qu’elle entretenait avec Güschti, n’écrasa pas une petite larme en voyant la silhouette voûtée qui s’avançait vers le véhicule.

L’hôpital se trouve juste à l’entrée de la petite ville voisine. Une grosse bâtisse, avec des fenêtres de cathédrale, de grandes chambres communes où s’entassent les malades, le tout dans un bourdonnement de ruche dans laquelle les abeilles sont déguisées en bonnes soeurs à cornettes. Et ce fut justement une bonne sœur d’un très gros calibre qui accueillit Güschti.
Cette sœur-là connaissait son métier. Au premier coup d’œil elle jugea son malade en déclarant sans encombre : « il nous fait une pneumonie ce petit monsieur. » Puis, elle renvoya tout le monde dans ses foyers en disant : « c’est pas la peine de venir avant deux ou trois jours… »

Le premier jour passa très lentement. Le second jour prit du plaisir à traîner les pieds. Le troisième jour, Changi prit l’autobus. Il fallait le voir. La moitié du village était au départ. Tu lui diras…
Tu lui feras le bonjour….
Tiens, c’est pour lui…..

Ce jour-là, on eut l’occasion de tester la popularité de Güschti. Tout le monde s’inquiétait pour l’ancien garde champêtre et, si Changi n’avait refusé gentiment mais fermement, c’est les bras chargés de bouteilles qu’il serait arrivé à l’hôpital.

Voilà justement Changi qui descend de l’autobus. Il n’est pas très rassuré quand il pousse la lourde porte d’entrée. Il se souvient vaguement de l’étage et monte le cœur lourd l’escalier. Là-bas derrière une porte, il y a son compère. Dans quel état allait-il le trouver ? Les médecins avaient-ils réussi à le sauver ?


Güschti faisait grise mine et semblait tout petit dans son grand lit blanc. Changi avait l’impression qu’il avait vieilli d’un seul coup. Alors la grosse bonne sœur autoritaire arriva. Elle plaça un paravent entre le lit de Güschti et celui de son voisin. Piètre intimité.
Dites-voir ! nous n’allons quand même pas être impolis et dresser l’oreille pour surprendre la conservation entre les deux amis. C’est leur vie, c’est leur secret. Nous n’avons pas à fourrer notre nez dans leurs affaires.

Mais, je le sens, vous êtes curieux de savoir comment c’est terminé cette histoire. Et bien je vous invite à l’auberge du Cheval Blanc quelques semaines après. Au comptoir il y a Güschti, remis sur ses pieds, remis de ses émotions et qui raconte à qui veut l’entendre, ses exploits là-bas à l’hôpital.
Et, quand on lui demande pour la x° fois de relater le moment le plus pénible, Güscht revient toujours sur la même histoire.

Danka a mohl
Pensez donc….

Un jour, la grosse bonne sœur lui avait apporté le médicament de la dernière chance. La température ne voulait pas descendre. On avait tout essayé, les tisanes, les cataplasmes et je ne jurerais pas, même les prières : rien à faire. Alors le docteur avait prescrit des suppositoires. Ce n’était pas courant du tout les suppositoires. On venait juste de les inventer. Oh, bien sûr les bonnes sœurs les connaissaient mais les malades, pour eux c’était tout nouveau. Alors Güschti impressionné par la taille de la bonne sœur avait voulu blaguer. Il avait raconter quelques mots en alsacien, mais la bonne sœur était une Walscha – une française de l’intérieur, comme on dit chez nous : c’est à dire qu’elle ne parlait pas le dialecte. Alors comme Güschti essayait de l’interroger sur la façon de prendre le suppositoire la bonne sœur se fâcha, et, ce qui n’est pas gentil du tout pour une bonne sœur, elle lui dit qu’il n’avait qu’à se le mettre là où il pense !

Güschti, dans sa connaissance aléatoire de la langue française, ne sût comment interpréter cette directive, il fit donc comme il pensait que l’on fasse

Mais depuis ce jour, Güschti dit à qui veut l’entendre, que les suppositoires lui ont certainement sauvé la vie, mais que ce n’est pas bon du tout à prendre un suppositoire et que même avec un grand coup de café, on avait du mal à les avaler !

à suivre

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