"DHochzitt."
Le mariage.
Weisch Güschti, sElsàsserditsch esch doch à flottà Sproch".
- Tu sais Güschti, lalsacien est quand même une belle langue.
"- Dass hann ech schu emmer gsaït."
- Je lai toujours dit.
Changi poursuit :
Yà, awer viel Litt meinà sesch Ditsch".
- Oui, mais beaucoup de gens pensent que cest de lallemand.
- Dass esch falsch. Sgliecht à betzi. Awer sesch viel schehner.
- Ca cest faux. Ca ressemble un peu, mais lalsacien est bien plus beau.
- Yà ! Yà ! »
Le dialecte est le « dada » de Changi. A lépoque où il était instituteur, Changi se devait denseigner le français. Mais il regrettait de ne pouvoir faire au moins quelques cours en alsacien. Dailleurs, mais cela restera entre nous, Changi était parfois obligé de recourir au dialecte. Un jour, il avait vainement essayé dexpliquer ce que cest quune bouche dégout. Malgré toute sa pédagogie et les dessins, les gamins ne voulaient pas comprendre. Alors Changi lança « à Dohlà » - une bouche dégout, voilà têtes de mules, « à Dohlà » Et les gamins comprirent.
« Schad dass dJungà sElsàsserditsch net lehrà. Wenns à so wiederscht geht, sehni schwartz. »
- Dommage que les jeunes napprennent plus lalsacien. Si cela continue ainsi, je vois noir ( pour lavenir bien sûr.)
Quand on le branchait sur le dialecte, Changi ne tarissait pas.
Lüeg à Mol sWort Hochzitt.
- Regarde une fois le mot mariage
- Ma kat oï sagà sesch hoch Zitt.
- On peut également dire : il est grand temps ( traduction littérale de mariage Hochzitt en un mot et de hoch Zitt : urgent )
Et Güschti de rigoler.
« Sesch mànkmol hoch Zitt. »
- Il est parfois effectivement urgent ( de se marier )
Changi poursuit :
« Hochzitt esch à flott Fescht »
- Le mariage est une belle fête.
Comme il était resté célibataire, Changi ne pouvait donc pas parler dexpérience dans ce domaine, mais, dans un petit patelin, le mariage est laffaire de tout le monde. Entendez par là, que tous les habitants sont non seulement invités à la noce, mais quils participent activement à sa préparation.
Tout dabord, et ça vous le savez car je vous lai déjà dit, chacun soccupe des affaires de ses voisins. Forcément. Noubliez pas quil ny a pas encore de télévision. Alors, on surveille les jeunes filles du coin de loeil.
« Sgeht uf Karess - littéralement : elle va aux caresses. Belle image, pour désigner une jeune fille qui fréquente.
Et puis quand les bans sont affichés au tableau de la mairie, on commence les grands préparatifs. Cest dabord le défilé des femmes. Elles viennent voir la mère de la mariée. Car, comme un peu partout, la tradition veut que cest la famille de la jeune fille qui organise le repas de noces.
« Brüsch Helf ? Brüsch Gscherr ?
- Tu as besoin daide ? - besoin de vaisselle ? »
Alors, spontanément, on offre ses services, sa vaisselle, ses marmites, ses tables et ses chaises. Car même dans un petit village, cela fait beaucoup de monde à table. Les hommes soccupent du gros matériel, de linstallation. On débarrasse une grange. On balaie. On installe des tables, voire de simples planches posées sur des tréteaux. On sarrange quoi ! Chacun émet sa petite idée.
« Mr mien noch ens Ràbland à Fass Wie holà. »
- Il faut encore aller chercher un tonneau de vin dans le vignoble.
Et les voilà partis pour toute une journée. On rentre en chantant. En titubant aussi. Cela va de soi.
Les femmes se lancent dans la grande cuisine. Elles sorganisent. Il y a celles qui tuent les lapins et plument les poules. Dautres confectionnent les « Salbschtgmachtà Nüdlà » - les nouilles maison. Il y en a qui se spécialisent dans la fabrication des gâteaux et de la pièce montée.
Enfin, je vous le dis : le village sagite comme une ruche par un beau jour de printemps.
Au fur et à mesure que le jour de noces approche, on commence à manquer de place. On ne sait plus où stocker les plats.
« Hasch noch Platz bi der ?
- Tu as encore de la place chez toi ?
- Mües lügà.
- Il faut que je regarde.
« Weisch », dit le père de la future mariée, « ech hann nur ei Màïdlà. As mües à schehnà Hochzitt bekummà.
- Tu sais, je nai quune fille. Il faut quelle ait un beau mariage. »
Nous voici donc la veille du grand jour. Le futur marié enterre sa vie de garçon.
« Sesch besser à losst dr Labbi jetzt los ass schpeter.
- Il vaut mieux quil se défoule maintenant que plus tard.
Alors, il invite ses copains, cest-à-dire tous les garçons du village. On trinque, on chante, on raconte des blagues, des histoires de filles bien sûr, le tout jusque tard dans la nuit.
Le lendemain jour de noces. Tout le monde se lève de bonne heure. On enfile les costumes. Ils sentent quand même encore un peu la naphtaline malgré quon ait pris la précaution de les aérer pendant toute une journée. On met les chaussures vernies et lon sort les chapeaux de leur carton.
Bien sûr, ces dames se sont mis en frais pour acheter de belles toilettes. Il y en a qui ont mal dormi à cause des bigoudis quelles ont gardés toute la nuit. Et vas-y, que je te mette un bon coup deau de Cologne.
Vers neuf heures, on se réunit au domicile de la mariée. Un petit coup pour la route, ça ne peut faire de mal en attendant « dFerwandà üs dr Stadt » - la parenté de la ville.
Le cortège sébranle. En tête, la mariée au bras de son père. Avec sa robe blanche à traîne portée par des petites filles, on dirait un papillon frêle. Derrière, bien sûr les proches parents, puis tous les habitants. Et pour fermer la marche, le marié et sa maman.
On va tout dabord à la mairie. Monsieur le Maire, le ventre enrubanné, attend sur le seuil de la mairie. Il ny a pas assez de place pour accueillir tout le monde, alors on joue des coudes pour entrer dans la salle des mariages.
La cérémonie dure une petite demi-heure, le temps dunir le couple et de faire signer les registres. Le temps aussi dessuyer une petite larme, car tout le monde est ému.
Et puis le cortège se reforme. On entend déjà quelques sons de cloches là-bas. Le curé est prêt.
Et cest dans le même ordre que lon sinstalle sur les bancs de léglise. Lautel croûle sous les fleurs et la chorale donne de la voix. Cest normal. Les époux font partie tous les deux du « Kerchàgsang » - la chorale paroissiale.
Dans le choeur, deux prie-Dieu sur un grand tapis rouge. Des enfants de choeur en uniforme immaculé.
Je ne vous raconterai pas en détail la cérémonie, mais sachez que le curé sétait appliqué pour écrire son sermon.
Il a parlé de fidélité, des moments de joies, ceux de tristesse quil faudra partager, des enfants qui naîtront et qui, il en est sûr, deviendront « Màssdiener » - servants de messe, si ce sont des garçons.
Le sermon a ému. Les larmes coulaient sur les visages, et même les hommes, qui dhabitude font les costauds, et bien, même les hommes se mouchaient un peu trop souvent.
A la fin de la cérémonie, on ouvre le grand portail de léglise. Lorgue entame la marche nuptiale et lon se retrouve sur le porche à se congratuler, à sembrasser. Ce jour-là, certaines querelles qui durent depuis tellement longtemps quon ne sait même plus pourquoi ni quand elles ont commencé, et bien, on se pardonne. On jure doublier. On sembrasse.
Il pleut des pétales de roses. On jette du riz, des bonbons pour les enfants. « Schümbubàlà » - des bébés en mousse de sucre.
Et puis on se retrouve sous la grange pour lapéritif. Les mariés ne savent plus où donner de la tête. Une montagne de cadeaux à déballer et tout ces gens quil faut embrasser.
Puis cest le repas. Pour commencer « Fleischsuppà un Salàdlà » - le pot au feu avec ses petites salades. Pour suivre, il faut bien respecter les traditions, des bouchées à la reine. Mais alors des bouchées, grosses comme ça et avec beaucoup de sauce. « Em Fernand sinni Frauï esch schtolz. » - la femme de Fernand est fière. Cest elle qui a préparé les bouchées avec des champignons frais, des quenelles, des petits cubes de viande et surtout des ris de veau. Le tout est lié avec une sauce onctueuse avec de la crème. Je ne vous dis pas.
Après une petite pose, pendant laquelle on profite pour défaire les noeuds de cravate, on attaque le lapin et les « sàlbschtgmachtà Nüdlà » - les nouilles maison. Cest un plat qui passe bien en toute circonstance.
Pour suivre « dSuppàhüehn » - la poule. Elle a dabord été cuite dans le bouillon, puis on la fait dorer au four. Faut vous dire que chez nous, les poules, cest de la viande rouge. Elevées en plein air, avec du bon grain, que voulez-vous, cest quand même autre chose. Quelques légumes, mais pas trop, on na plus tellement faim.
Alors en attendant le dessert, il ny a pas de fromage, le fromage ça fait nourriture de tous les jours, on raconte quelques blagues, de plus en plus osées. Les enfants ne devraient pas écouter ! Mais, au fait, où sont passés les enfants ? Cela fait belle lurette, quils ont quitté la table. Ils courent après les poules. Il y en a même qui ont grimpé sur le tas de bois avec leurs habits de dimanche, au désespoir de leurs mères. Mais que voulez-vous, cest pas tous les jours que lon assiste à une noce.
Voici enfin la pièce montée, grande comme une montagne. Trois biscuits lun sur lautre, et au sommet, un couple de mariés en plastique. Une guirlande de roses en pâte damandes.
Cest un triomphe. On se lève pour applaudir et « sGermaine » devient rouge comme une tomate.
« Yà ! Yà ! sGermaine hatt dr Küechà gmacht. »
- Oui oui, cest Germaine qui a fait le gâteau.
La mariée doit découper la première tranche, et vous ne me croirez pas, mais chacun trouve encore assez de place dans son estomac pour avaler un, voire deux morceaux.
« Lehn mr nur kei Ràschtlà. »
- Surtout ne me laissez pas de restes.
On fait circuler le café et les bouteilles de schnaps
« Dà esch awer güet
- Celui-là est bon.
- Ech hann à fer sMàïdlà gschpart.
- Je lai gardé pour ma fille. »
Vers six heures, dr Rémi sort son accordéon. Les doigts volent sur les boutons de linstrument. La joyeuse compagnie se lance dans une farandole. On chante à tue tête. On danse au point davoir les chevilles enflées. On est heureux.
Vers vingt heures, commence une autre tradition « Dr Schtrumfbàndel werd verschteigert. »
- On met aux enchères la jarretière de la mariée.
Cette pratique permet de récolter un peu dargent pour aider le jeune couple à démarrer dans la vie. On y va de bon coeur. Cest pour la bonne cause et le repas était si bon.
Et puis la fête continue jusque tard dans la nuit.
Là-haut dans le ciel, la pleine lune regarde son petit monde dun air attendri. On a couché les enfants. Les jeunes sont partis batifoler dans les buissons. Les vieux prennent congé et sen retournent bras dessus, bras dessous, évoquant le souvenir de leur propre mariage.
« Weisch noch Emilie ?
- Tu te rappelles Emilie ?
- Yà ! Yà ! senn schehnà Zittà gseh.
- Oui oui ? Cétait le bon temps. »
Et il se serrent un peu plus lun contre lautre.
Changi et Güschti rentrent aussi.
« Mr hàttà vellecht doch sottà hirotà.
- Nous aurions peut être quand même du nous marier dit Güschti
- Weisch, sesch net alles Guld Was glànzt.
- Tu sais, tout ce qui brille nest pas de lor
- Yà! Yà ! Was wett
- Oui, oui ? Que veux tu.
- Sesch sLàwà.
- Cest la vie. »
à suivre