Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
"D’Hochzitt."
Le mariage.


“ Weisch Güschti, s’Elsàsserditsch esch doch à flottà Sproch"
.
- Tu sais Güschti, l’alsacien est quand même une belle langue.
"- Dass hann ech schu emmer g’saït."
- Je l’ai toujours dit.

Changi poursuit :
“ Yà, awer viel Litt meinà s’esch Ditsch".
- Oui, mais beaucoup de gens pensent que c’est de l’allemand.
- Dass esch falsch. S’gliecht à betzi. Awer s’esch viel schehner
.
- Ca c’est faux. Ca ressemble un peu, mais l’alsacien est bien plus beau.
- Yà ! Yà ! »

Le dialecte est le « dada » de Changi. A l’époque où il était instituteur, Changi se devait d’enseigner le français. Mais il regrettait de ne pouvoir faire au moins quelques cours en alsacien. D’ailleurs, mais cela restera entre nous, Changi était parfois obligé de recourir au dialecte. Un jour, il avait vainement essayé d’expliquer ce que c’est qu’une bouche d’égout. Malgré toute sa pédagogie et les dessins, les gamins ne voulaient pas comprendre. Alors Changi lança « à Dohlà » - une bouche d’égout, voilà têtes de mules, « à Dohlà » Et les gamins comprirent.

« Schad dass d’Jungà s’Elsàsserditsch net lehrà. Wenn’s à so wiederscht geht, sehn’i schwartz. »
- Dommage que les jeunes n’apprennent plus l’alsacien. Si cela continue ainsi, je vois noir ( pour l’avenir bien sûr.)
Quand on le branchait sur le dialecte, Changi ne tarissait pas.

“ Lüeg à Mol s’Wort Hochzitt.
- Regarde une fois le mot mariage
- Ma kat oï sagà s’esch hoch Zitt.
- On peut également dire : il est grand temps ( traduction littérale de mariage Hochzitt en un mot et de hoch Zitt : urgent )
Et Güschti de rigoler.
« S’esch mànkmol hoch Zitt.
»
- Il est parfois effectivement urgent ( de se marier )
Changi poursuit :
« Hochzitt esch à flott Fescht »
- Le mariage est une belle fête.

Comme il était resté célibataire, Changi ne pouvait donc pas parler d’expérience dans ce domaine, mais, dans un petit patelin, le mariage est l’affaire de tout le monde. Entendez par là, que tous les habitants sont non seulement invités à la noce, mais qu’ils participent activement à sa préparation.

Tout d’abord, et ça vous le savez car je vous l’ai déjà dit, chacun s’occupe des affaires de ses voisins. Forcément. N’oubliez pas qu’il n’y a pas encore de télévision. Alors, on surveille les jeunes filles du coin de l’oeil.
« S’geht uf Karess - littéralement : elle va aux caresses. Belle image, pour désigner une jeune fille qui fréquente.
Et puis quand les bans sont affichés au tableau de la mairie, on commence les grands préparatifs. C’est d’abord le défilé des femmes. Elles viennent voir la mère de la mariée. Car, comme un peu partout, la tradition veut que c’est la famille de la jeune fille qui organise le repas de noces.
« Brüsch Helf ? Brüsch Gscherr ?
- Tu as besoin d’aide ? - besoin de vaisselle ? »
Alors, spontanément, on offre ses services, sa vaisselle, ses marmites, ses tables et ses chaises. Car même dans un petit village, cela fait beaucoup de monde à table. Les hommes s’occupent du gros matériel, de l’installation. On débarrasse une grange. On balaie. On installe des tables, voire de simples planches posées sur des tréteaux. On s’arrange quoi ! Chacun émet sa petite idée.
« M’r mien noch en’s Ràbland à Fass Wie holà. »
- Il faut encore aller chercher un tonneau de vin dans le vignoble.
Et les voilà partis pour toute une journée. On rentre en chantant. En titubant aussi. Cela va de soi.

Les femmes se lancent dans la grande cuisine. Elles s’organisent. Il y a celles qui tuent les lapins et plument les poules. D’autres confectionnent les « Salbschtgmachtà Nüdlà » - les nouilles maison. Il y en a qui se spécialisent dans la fabrication des gâteaux et de la pièce montée.
Enfin, je vous le dis : le village s’agite comme une ruche par un beau jour de printemps.
Au fur et à mesure que le jour de noces approche, on commence à manquer de place. On ne sait plus où stocker les plats.
« Hasch noch Platz bi der ?
- Tu as encore de la place chez toi ?
- Mües lügà.
- Il faut que je regarde.
« Weisch », dit le père de la future mariée, « ech hann nur ei Màïdlà. As mües à schehnà Hochzitt bekummà.
- Tu sais, je n’ai qu’une fille. Il faut qu’elle ait un beau mariage. »

Nous voici donc la veille du grand jour. Le futur marié enterre sa vie de garçon.
« S’esch besser à losst d’r Labbi jetzt los ass schpeter.
- Il vaut mieux qu’il se défoule maintenant que plus tard.

Alors, il invite ses copains, c’est-à-dire tous les garçons du village. On trinque, on chante, on raconte des blagues, des histoires de filles bien sûr, le tout jusque tard dans la nuit.
Le lendemain jour de noces. Tout le monde se lève de bonne heure. On enfile les costumes. Ils sentent quand même encore un peu la naphtaline malgré qu’on ait pris la précaution de les aérer pendant toute une journée. On met les chaussures vernies et l’on sort les chapeaux de leur carton.
Bien sûr, ces dames se sont mis en frais pour acheter de belles toilettes. Il y en a qui ont mal dormi à cause des bigoudis qu’elles ont gardés toute la nuit. Et vas-y, que je te mette un bon coup d’eau de Cologne.

Vers neuf heures, on se réunit au domicile de la mariée. Un petit coup pour la route, ça ne peut faire de mal en attendant « d’Ferwandà üs d’r Stadt » - la parenté de la ville.
Le cortège s’ébranle. En tête, la mariée au bras de son père. Avec sa robe blanche à traîne portée par des petites filles, on dirait un papillon frêle. Derrière, bien sûr les proches parents, puis tous les habitants. Et pour fermer la marche, le marié et sa maman.
On va tout d’abord à la mairie. Monsieur le Maire, le ventre enrubanné, attend sur le seuil de la mairie. Il n’y a pas assez de place pour accueillir tout le monde, alors on joue des coudes pour entrer dans la salle des mariages.
La cérémonie dure une petite demi-heure, le temps d’unir le couple et de faire signer les registres. Le temps aussi d’essuyer une petite larme, car tout le monde est ému.
Et puis le cortège se reforme. On entend déjà quelques sons de cloches là-bas. Le curé est prêt.
Et c’est dans le même ordre que l’on s’installe sur les bancs de l’église. L’autel croûle sous les fleurs et la chorale donne de la voix. C’est normal. Les époux font partie tous les deux du « Kerchàg’sang » - la chorale paroissiale.
Dans le choeur, deux prie-Dieu sur un grand tapis rouge. Des enfants de choeur en uniforme immaculé.
Je ne vous raconterai pas en détail la cérémonie, mais sachez que le curé s’était appliqué pour écrire son sermon.
Il a parlé de fidélité, des moments de joies, ceux de tristesse qu’il faudra partager, des enfants qui naîtront et qui, il en est sûr, deviendront « Màssdiener » - servants de messe, si ce sont des garçons.
Le sermon a ému. Les larmes coulaient sur les visages, et même les hommes, qui d’habitude font les costauds, et bien, même les hommes se mouchaient un peu trop souvent.


A la fin de la cérémonie, on ouvre le grand portail de l’église. L’orgue entame la marche nuptiale et l’on se retrouve sur le porche à se congratuler, à s’embrasser. Ce jour-là, certaines querelles qui durent depuis tellement longtemps qu’on ne sait même plus pourquoi ni quand elles ont commencé, et bien, on se pardonne. On jure d’oublier. On s’embrasse.
Il pleut des pétales de roses. On jette du riz, des bonbons pour les enfants. « Schümbubàlà » - des bébés en mousse de sucre.
Et puis on se retrouve sous la grange pour l’apéritif. Les mariés ne savent plus où donner de la tête. Une montagne de cadeaux à déballer et tout ces gens qu’il faut embrasser.
Puis c’est le repas. Pour commencer « Fleischsuppà un Salàdlà » - le pot au feu avec ses petites salades. Pour suivre, il faut bien respecter les traditions, des bouchées à la reine. Mais alors des bouchées, grosses comme ça et avec beaucoup de sauce. « Em Fernand sinni Frauï esch schtolz. » - la femme de Fernand est fière. C’est elle qui a préparé les bouchées avec des champignons frais, des quenelles, des petits cubes de viande et surtout des ris de veau. Le tout est lié avec une sauce onctueuse avec de la crème. Je ne vous dis pas.
Après une petite pose, pendant laquelle on profite pour défaire les noeuds de cravate, on attaque le lapin et les « sàlbschtgmachtà Nüdlà » - les nouilles maison. C’est un plat qui passe bien en toute circonstance.
Pour suivre « d’Suppàhüehn » - la poule. Elle a d’abord été cuite dans le bouillon, puis on l’a fait dorer au four. Faut vous dire que chez nous, les poules, c’est de la viande rouge. Elevées en plein air, avec du bon grain, que voulez-vous, c’est quand même autre chose. Quelques légumes, mais pas trop, on n’a plus tellement faim.
Alors en attendant le dessert, il n’y a pas de fromage, le fromage ça fait nourriture de tous les jours, on raconte quelques blagues, de plus en plus osées. Les enfants ne devraient pas écouter ! Mais, au fait, où sont passés les enfants ? Cela fait belle lurette, qu’ils ont quitté la table. Ils courent après les poules. Il y en a même qui ont grimpé sur le tas de bois avec leurs habits de dimanche, au désespoir de leurs mères. Mais que voulez-vous, c’est pas tous les jours que l’on assiste à une noce.
Voici enfin la pièce montée, grande comme une montagne. Trois biscuits l’un sur l’autre, et au sommet, un couple de mariés en plastique. Une guirlande de roses en pâte d’amandes.
C’est un triomphe. On se lève pour applaudir et « s’Germaine » devient rouge comme une tomate.
« Yà ! Yà ! s’Germaine hatt d’r Küechà g’macht. »
- Oui oui, c’est Germaine qui a fait le gâteau.

La mariée doit découper la première tranche, et vous ne me croirez pas, mais chacun trouve encore assez de place dans son estomac pour avaler un, voire deux morceaux.
« Lehn m’r nur kei Ràschtlà. »
- Surtout ne me laissez pas de restes.
On fait circuler le café et les bouteilles de schnaps
« Dà esch awer güet
- Celui-là est bon.
- Ech hann à fer s’Màïdlà g’schpart.
- Je l’ai gardé pour ma fille. »

Vers six heures, d’r Rémi sort son accordéon. Les doigts volent sur les boutons de l’instrument. La joyeuse compagnie se lance dans une farandole. On chante à tue tête. On danse au point d’avoir les chevilles enflées. On est heureux.
Vers vingt heures, commence une autre tradition « D’r Schtrumfbàndel werd verschteigert. »
- On met aux enchères la jarretière de la mariée.
Cette pratique permet de récolter un peu d’argent pour aider le jeune couple à démarrer dans la vie. On y va de bon coeur. C’est pour la bonne cause et le repas était si bon.
Et puis la fête continue jusque tard dans la nuit.

Là-haut dans le ciel, la pleine lune regarde son petit monde d’un air attendri. On a couché les enfants. Les jeunes sont partis batifoler dans les buissons. Les vieux prennent congé et s’en retournent bras dessus, bras dessous, évoquant le souvenir de leur propre mariage.
« Weisch noch Emilie ?
- Tu te rappelles Emilie ?
- Yà ! Yà ! senn schehnà Zittà g’seh.
- Oui oui ? C’était le bon temps. »
Et il se serrent un peu plus l’un contre l’autre.

Changi et Güschti rentrent aussi.
« M’r hàttà vellecht doch sottà hirotà.
- Nous aurions peut être quand même du nous marier dit Güschti
- Weisch, s’esch net alles Guld Was glànzt.
- Tu sais, tout ce qui brille n’est pas de l’or
- Yà! Yà ! Was wett
- Oui, oui ? Que veux tu.
- S’esch s’Làwà.
- C’est la vie. »



à suivre

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