Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
Le géranium

D’r Géranium.


Depuis quelques semaines déjà, le village semble gagné par une espèce de torpeur. Le train-train habituel, à la fois monotone et sécurisant.

« S’esch nix los ! »
- Il ne se passe rien -

se plaint Changi en prenant son air malheureux.
Depuis qu'Henriette avait malencontreusement dérapé sur une bouse de vache et qu’elle s’était trouvée les pattes et le postérieur en l’air, on ne peut pas dire qu’il y a eu grand-chose de valable.
Pour nos deux « alti Lüsbüwa » - vieux garnements -, cela commence à faire long. Il est temps d’agir.
Après plusieurs soirées de réflexion, Güschti annonce :

« Mer kennta vellecht em Züfal à Betzi nochhàlfà. »
- Nous pourrions peut-être donner un coup de pouce au hasard.

Et, comme justement il avait eu des mots avec la Henriette, la cible était toute désignée.

L’histoire remonte à la glissade sur la bouse de vache. Jusqu’à ce jour-là, les vaches marchaient sagement sur la route quand on les reconduisait à l’étable à la tombée de la nuit.
Güschti n’était donc pas tout à fait étranger à la présence de ladite bouse sur le trottoir, juste devant la porte d'Henriette.
Il avait suffit de présenter quelques pommes à la vache pour que celle-ci s’arrête au bon endroit.
La friandise avalée - tout le monde sait que les vaches adorent les pommes - l’animal avait éprouvé un tel sentiment de plénitude qu’il s’était soulagé, certainement avec autant de plaisir que Güschti.

« Ech hans net bees g'meint, awer s’Henriette get m’r uf der Wecker ! »
- Ce n’est pas par pure méchanceté, mais Henriette me tape sur le système.

Faut vous dire que la Henriette, c’est un sacré bout de bonne femme.
Sèche comme un cep de vigne, ridée comme une vieille pomme. Et avec ça, un caractère impossible.
A soixante cinq ans, Henriette pouvait se vanter d’avoir embêté le monde.
Un amour malheureux l’avait condamnée au célibat. Elle en voulait à tout le monde, s’en prenait aux gosses qui font trop de bruit, au chien du voisin qui aboie quand elle veut dormir, à l’ex-boucher parce que les steaks hachés étaient trop durs.



Un jour, elle avait apostrophé Güschti à cause de sa mobylette qui, de son point de vue, sentait mauvais. C’était d’ailleurs aussi l’avis de Güschti mais ce jour-là, Güschti avait préféré se taire. Il lui avait tourné le dos d’un air dédaigneux mais s’était promis d’attendre son heure.
D’où l’idée de la bouse de vache. Idée qui était arrivée en seconde position après celle qui avait consisté à verser un peu de mercurochrome dans l’eau du puits, ce qui avait donné une teinte rose peu banale au linge d'Henriette.
On peut donc affirmer, sans trop se tromper, que ce n’était pas le grand amour entre Güschti et Henriette.
Mais attendez !

« Changi, müsch m'r hàlfà
- Changi, il faut que tu m’aides.
- Um was gets ?
- De quoi s’agit-il ?
- Müesch m'r à Brief schriwà. »
- Il faut que tu écrives une lettre.

Alors, saisissant une plume -Changi avait toujours dédaigné les stylos - l’ancien instituteur, de sa plus belle écriture, avait pondu la lettre suivante :

Chère Madame Henriette,

Tout d’abord, veuillez me pardonner de ne pas dévoiler mon nom, car, pour l’instant, je préfère rester anonyme. Mais je brûle, je me consume et n’en peux plus de garder le silence.
Voilà des mois, que dis-je, des années que le bruit de vos pas résonne dans mon coeur et, quand vous passez, chaque matin, pour aller à la messe, je regarde avec ravissement votre silhouette.
Le dimanche, pendant la grand-messe, je vous observe et la finesse de votre visage me trouble.
J’ai toujours rêvé d’une compagne comme vous. Une femme solide, raisonnable, attentive et intelligente.
Quand je pense à tout ce temps perdu, à toutes ces années qui nous restent à vivre, je ferme les yeux et je rêve de bonheur.
C’est pourquoi j’ai pris la liberté de vous écrire.
Faites-moi un signe, rien qu’un petit signe.
Mettez, par exemple, un géranium sur le bord de votre fenêtre et je saurai que vous n’êtes pas insensible à un coeur qui souffre.

Un admirateur.

Trois jours plus tard, Henriette monta dans l’autobus pour la ville.
Quand elle revint, ce fut comme un choc. On n’en croyait pas ses yeux.


Henriette s’était fait faire une permanente. Elle porte une robe à grosses fleurs. Mais ce qui attire avant tout le regard, c’est un gros pot de fleur, un géranium - vous vous en êtes doutiez - qu’elle serre dans ses bras.
Un géranium rouge, assorti à sa robe neuve. Mais alors un géranium, gros comme ça !

Le géranium fut installé comme il était dit dans la lettre, et jamais géranium ne fut plus dorloté. Henriette l’arrose chaque jour, enlève délicatement les fleurs fanées afin que la plante en produise d’autres, toujours aussi rouges.

Mais le temps passe. L’été a fait place à l’automne. Un automne comme on n’en fait que chez nous. Un automne avec ses grappes mûres gorgées de soleil, avec ses marrons vernis, avec ses feuilles dorées.
Une véritable symphonie de couleurs.

Puis, ce sont les premières gelées blanches, les cheminées qui recommencent à fumer, les premiers flocons de neige.

Il y a bien longtemps que le géranium était entré en hibernation. Le pauvre, épuisé, s’est arrêté de fleurir. Il a même perdu ses feuilles.
Alors, Henriette retourna à la ville.

Maintenant, chaque fois qu’ils remontent la Grand-Rue, Changi et Güschti ont un sourire un peu triste quand ils passent devant la maison d'Henriette. Car, sur le bord de la fenêtre, se dresse, devinez quoi ?
Un merveilleux géranium rouge.
Un géranium immortel.

Un géranium tout en plastique.

à suivre

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