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D'r Pfarrer.
Le curé
« Dr Pfarrer esch a güeter Mensch, awer a betzi rapsig. »
- Le curé est un brave homme, mais un peu pingre.
Cétait à lépoque où les curés étaient encore habillés à lancienne, en soutane boutonnée sur le devant.
Il y avait bien quelques jeunes prêtres qui sétaient risqués à enfiler un pantalon et une veste grise, mais, à cette époque-là, cela était encore considéré comme un sacrilège. Les villageois nauraient pas accepté une pareille nouveauté.
Car dans le village, d'r Pfarrer - le curé - est un personnage important.
Un peu moins important que jadis. Car, avant linvention de lécole primaire obligatoire, il faut bien admettre que les curés, de par leur passage au grand séminaire, étaient un peu plus cultivés que la moyenne des villageois.
Maintenant, cest un peu moins vrai et, pour rester dans le coup, le curé doit se tenir au courant.
Chez nous, en Alsace, le clergé est quand même privilégié.
Le Concordat a accordé aux religieux un statut de fonctionnaire.
Ils touchent un salaire et sont logés, nourris et blanchis.
On devrait plutôt dire nourris et noircis", murmure Changi, les jours où il fait une poussée de fièvre anticléricale.
D'r Pfarrer hat à schen Làwà
- Le curé a une belle vie.
Ar schaft nur amà Sundig
- Il ne travaille que le dimanche.
Dans le temps, de pareilles paroles auraient été considérées comme blasphématoires.
Mais les temps ont changé. Le respect nest plus ce quil était.
Pourtant lAlsace est restée un pays profondément religieux, et même en avance sur son temps, car cest un pays de passage . Alors il faut avoir lesprit ouvert et être tolérant.
Tenez, je vais vous donner un exemple.
Dans la plupart des petits bourgs, il y a deux églises, lune catholique et lautre protestante. Mais quand le patelin est trop petit, pas assez riche, alors léglise est mise à la disposition des deux communautés.
Après la grand-messe, les catholiques enlèvent les décors spécifiques et léglise devient pour quelques heures temple protestant.
Quand je vous disais que nous sommes en avance sur notre temps !
Toujours est-il que le curé continue à posséder une certaine influence, et, quand il ne fait pas trop de politique (car on naime pas ça) mêmes les "rouges" tolèrent sa présence car il fait partie de la tradition.
Un village sans curé, cest comme un village sans cigognes.
Cest pas sérieux.
Notre curé habite le presbytère depuis plus de trente cinq ans, cest-à-dire que cela fait un bail, et quil commence à faire partie, (si jose dire) des meubles.
Dabord, il a baptisé la quasi totalité des gamins. Puis, il les a conduits jusquà la communion solennelle, ensuite au mariage car, même si dans la vie on change de couleur avec lâge, cest-à-dire que lon passe du noir au rose puis au rouge vif, il nen est pas moins vrai quil y a des choses avec lesquelles il ne faut pas rigoler.
Rouge ou pas, on fait baptiser, on passe sa communion et on se marie à léglise. Cela se fait. Un point cest tout.
Il convient de prévoir lavenir et de sassurer que lon aura droit à une véritable enterrement.
Libre à vous dentrer dans la cour qui gravite autour du curé. Libre à vous dinscrire votre fille aux âmes vaillantes ou davoir un garçon servant de messe.
Dans beaucoup de patelins, les curés organisent un certain nombre dactivités.
Vous pouvez, si le coeur vous en dit, entrer dans la troupe de théâtre en dialecte qui présente chaque année une pièce « em Bàngàlà. » - au foyer -.
Si vous avez une belle voix, rien ne vous empêche dentrer « en d'r Kerchagsang » - la chorale de léglise -.
Choisir son camp, ça, cest une question de liberté. Mais à côté de cela, il y a la tradition qui veut que rouge ou pas, on salue le curé en enlevant le couvre-chef.
Ou alors si vraiment vous êtes rouge vif, il ne vous reste plus quà plonger le nez dans le moteur de votre tracteur si vous voulez à tout prix ne pas saluer le curé.
Etre curé ce nest pas si simple.
Tenez, chaque matin dès six heures, été comme hiver, il faut lire une messe. Et léglise est souvent froide et vide. Tout juste une ou deux vieilles bigotes.
Le samedi, cest le jour de la grande lessive. Entendez par là, que le curé reçoit les confessions de 14 h à 18 h. Le pauvre homme doit en entendre des vertes et des pas mûres barricadé dans sa petite cage de bois.
Et puis le dimanche, cest dabord la messe des femmes dès sept heures et la grand messe à neuf heure et demie, et pour cette messe, il faut un sermon, quelque chose de bien réfléchi.
Cest dailleurs par ses sermons que notre curé attire la foule. Car il a le don.
Du haut de sa chaire, véritable perchoir, il fustige les pauvres pécheurs.
Il prêche dune voix tonitruante, avec ses bras qui battent lair comme des ailes.
« Wersch noch sà - disait lautre jour Changi - àr fliàgt noch a mol furt".
- Tu vas voir, un de ces jours, il va senvoler.
Mais le plus terrible, cest quand le curé pointe un doigt accusateur sur ses paroissiens.
Ces moments-là, chacun se sent personnellement accusé.
Chacun sent monter la honte sur son visage.
Alors tout le monde baisse la tête et lon respire de nouveau quand le sermon est terminé.
« Dà hats nà gsàit »
- Il leur a dit.
Car, à la sortie de la messe chacun, ayant retrouvé sa bonne conscience, est persuadé que le curé avait prêché pour le voisin.
Voilà plusieurs semaines déjà que le curé sétait mis en tête de faire repeindre le plafond de léglise. Et il avait prêché dans ce sens, pour faire rentrer des fonds. Mais les villageois sont aussi pingres que lui.
Alors quand on faisait circuler le tronc des oboles, on sarrangeait pour se défaire de sa petite monnaie si bien que le curé sétait laissé emporté dans son dernier sermon.
« Vous achetez bien des choses inutiles. Ces dames portent des toilettes les unes plus belles que les autres. Les hommes ne sont pas mieux. A peine sortis de léglise, ils dépensent leur argent à lauberge.
Moi, je ne trouve que des pièces de 10 ou 20 centimes
Pas même le prix dune sucette ! »
Les villageois se sentirent visés en pleine coeur, ou mieux, en plein porte-monnaie, ce qui fait encore plus mal.
Il doit exister une espèce de communion de pensée car, le dimanche suivant, la corbeille, que lon faisait toujours passer de mains en mains, parut plus lourde que dhabitude.
Et, la grand-messe terminée, quand le curé fit ses comptes, il trouva, devinez quoi ?
Pas loin dune centaine de sucettes !
Et le plafond de léglise resta comme il était.
Faut respecter la tradition.
Vous ne croyez pas ?
à suivre
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