Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul

D'r Pfarrer.
Le curé


« D’r Pfarrer esch a güeter Mensch, awer a betzi rapsig. »
- Le curé est un brave homme, mais un peu pingre.

C’était à l’époque où les curés étaient encore habillés à l’ancienne, en soutane boutonnée sur le devant.
Il y avait bien quelques jeunes prêtres qui s’étaient risqués à enfiler un pantalon et une veste grise, mais, à cette époque-là, cela était encore considéré comme un sacrilège. Les villageois n’auraient pas accepté une pareille nouveauté.
Car dans le village, “d'r Pfarrer“ - le curé - est un personnage important.
Un peu moins important que jadis. Car, avant l’invention de l’école primaire obligatoire, il faut bien admettre que les curés, de par leur passage au grand séminaire, étaient un peu plus cultivés que la moyenne des villageois.

Maintenant, c’est un peu moins vrai et, pour rester dans le coup, le curé doit se tenir au courant.

Chez nous, en Alsace, le clergé est quand même privilégié.
Le Concordat a accordé aux religieux un statut de fonctionnaire.
Ils touchent un salaire et sont logés, nourris et blanchis.

“ On devrait plutôt dire nourris et noircis", murmure Changi, les jours où il fait une poussée de fièvre anticléricale.

“ D'r Pfarrer hat à schen Làwà “
- Le curé a une belle vie.
“Ar schaft nur amà Sundig “
- Il ne travaille que le dimanche.

Dans le temps, de pareilles paroles auraient été considérées comme blasphématoires.
Mais les temps ont changé. Le respect n’est plus ce qu’il était.

Pourtant l’Alsace est restée un pays profondément religieux, et même en avance sur son temps, car c’est un pays de passage . Alors il faut avoir l’esprit ouvert et être tolérant.

Tenez, je vais vous donner un exemple.
Dans la plupart des petits bourgs, il y a deux églises, l’une catholique et l’autre protestante. Mais quand le patelin est trop petit, pas assez riche, alors l’église est mise à la disposition des deux communautés.


Après la grand-messe, les catholiques enlèvent les décors spécifiques et l’église devient pour quelques heures temple protestant.
Quand je vous disais que nous sommes en avance sur notre temps !
Toujours est-il que le curé continue à posséder une certaine influence, et, quand il ne fait pas trop de politique (car on n’aime pas ça) mêmes les "rouges" tolèrent sa présence car il fait partie de la tradition.
Un village sans curé, c’est comme un village sans cigognes.
C’est pas sérieux.

Notre curé habite le presbytère depuis plus de trente cinq ans, c’est-à-dire que cela fait un bail, et qu’il commence à faire partie, (si j’ose dire) des meubles.
D’abord, il a baptisé la quasi totalité des gamins. Puis, il les a conduits jusqu’à la communion solennelle, ensuite au mariage car, même si dans la vie on change de couleur avec l’âge, c’est-à-dire que l’on passe du noir au rose puis au rouge vif, il n’en est pas moins vrai qu’il y a des choses avec lesquelles il ne faut pas rigoler.
Rouge ou pas, on fait baptiser, on passe sa communion et on se marie à l’église. Cela se fait. Un point c’est tout.

Il convient de prévoir l’avenir et de s’assurer que l’on aura droit à une véritable enterrement.
Libre à vous d’entrer dans la cour qui gravite autour du curé. Libre à vous d’inscrire votre fille aux âmes vaillantes ou d’avoir un garçon servant de messe.

Dans beaucoup de patelins, les curés organisent un certain nombre d’activités.
Vous pouvez, si le coeur vous en dit, entrer dans la troupe de théâtre en dialecte qui présente chaque année une pièce « em Bàngàlà. » - au foyer -.
Si vous avez une belle voix, rien ne vous empêche d’entrer « en d'r Kerchagsang » - la chorale de l’église -.

Choisir son camp, ça, c’est une question de liberté. Mais à côté de cela, il y a la tradition qui veut que rouge ou pas, on salue le curé en enlevant le couvre-chef.
Ou alors si vraiment vous êtes rouge vif, il ne vous reste plus qu’à plonger le nez dans le moteur de votre tracteur si vous voulez à tout prix ne pas saluer le curé.

Etre curé ce n’est pas si simple.
Tenez, chaque matin dès six heures, été comme hiver, il faut lire une messe. Et l’église est souvent froide et vide. Tout juste une ou deux vieilles bigotes.
Le samedi, c’est le jour de la grande lessive. Entendez par là, que le curé reçoit les confessions de 14 h à 18 h. Le pauvre homme doit en entendre des vertes et des pas mûres barricadé dans sa petite cage de bois.


Et puis le dimanche, c’est d’abord la messe des femmes dès sept heures et la grand messe à neuf heure et demie, et pour cette messe, il faut un sermon, quelque chose de bien réfléchi.
C’est d’ailleurs par ses sermons que notre curé attire la foule. Car il a le don.
Du haut de sa chaire, véritable perchoir, il fustige les pauvres pécheurs.
Il prêche d’une voix tonitruante, avec ses bras qui battent l’air comme des ailes.

« Wersch noch sà - disait l’autre jour Changi - àr fliàgt noch a mol furt".
- Tu vas voir, un de ces jours, il va s’envoler.
Mais le plus terrible, c’est quand le curé pointe un doigt accusateur sur ses paroissiens.
Ces moments-là, chacun se sent personnellement accusé.
Chacun sent monter la honte sur son visage.
Alors tout le monde baisse la tête et l’on respire de nouveau quand le sermon est terminé.

« Dà hats nà g’sàit »
- Il leur a dit.
Car, à la sortie de la messe chacun, ayant retrouvé sa bonne conscience, est persuadé que le curé avait prêché pour le voisin.

Voilà plusieurs semaines déjà que le curé s’était mis en tête de faire repeindre le plafond de l’église. Et il avait prêché dans ce sens, pour faire rentrer des fonds. Mais les villageois sont aussi pingres que lui.
Alors quand on faisait circuler le tronc des oboles, on s’arrangeait pour se défaire de sa petite monnaie si bien que le curé s’était laissé emporté dans son dernier sermon.

« Vous achetez bien des choses inutiles. Ces dames portent des toilettes les unes plus belles que les autres. Les hommes ne sont pas mieux. A peine sortis de l’église, ils dépensent leur argent à l’auberge.
Moi, je ne trouve que des pièces de 10 ou 20 centimes… Pas même le prix d’une sucette ! »
Les villageois se sentirent visés en pleine coeur, ou mieux, en plein porte-monnaie, ce qui fait encore plus mal.
Il doit exister une espèce de communion de pensée car, le dimanche suivant, la corbeille, que l’on faisait toujours passer de mains en mains, parut plus lourde que d’habitude.
Et, la grand-messe terminée, quand le curé fit ses comptes, il trouva, devinez quoi ?
Pas loin d’une centaine de sucettes !


Et le plafond de l’église resta comme il était.
Faut respecter la tradition.
Vous ne croyez pas ?

à suivre

Analyse d'audience
Les photographies, reportages, textes et poemes sont la propriété intellectuelle de Jean-Paul Brobeck et ne peuvent être utilisés qu'avec l'autorisation écrite de l'auteur.

http://www.xiti.com