Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
Le contrebandier.



L’été a fait place à l’automne. Un bel automne avec des journées tellement chaudes que l’on a l’impression que l’été s’est attardé, comme à regret.
Les villageois ont cueilli les fruits, rempli les caves et les greniers. Dimanche, on a remercié le ciel pour ses bienfaits et le curé a prononcé un beau sermon.
Alors, chacun profite des derniers beaux jours. Les vieux réchauffent leurs rhumatismes aux rayons du soleil et sur leurs genoux, le chat ronronne de plaisir. Il flotte dans l’air comme un parfum de nostalgie. Mais on est paré.
Dans chaque cave, un petit tonnelet de choucroûte ; dans le grenier, bien à l’abri des souris, les saucisses attendent dans leur cage de grillage. Et puis, il y a le vin nouveau, les noix et même si l’hiver promet d’être rude et long, les villageois sont sereins.
Faudrait quand même dire que l’automne et l’hiver ne sont pas des saisons tristes comme on le dit bien souvent. Car, à cette époque-là, on n’avait heureusement pas encore inventé la télévision. Alors pour passer le temps, on organise des veillées. C’est à dire que l’on invite les voisins, les amis, et comme on ne peut décemment pas rester sans rien faire, on s’occupe.
Dans certains villages, on enfile les feuilles de tabac que l’on va ensuite faire sécher. Dans d’autres, notamment ceux du vignoble, on envoie les gosses ramasser des châtaignes. Le soir venu, on grille et l’on décortique les fruits.
On fabrique aussi l’huile de noix et ça, croyez-moi, c’est un sacré boulot.
Il faut d’abord casser les coquilles pour en extraire les précieuses noix. Ensuite il faut les écraser pour obtenir une pâte grossière. Mais attendez, ce n’est pas fini. Il faut chauffer la pâte que l’on appelle « gâteau, » la presser pour en extraire enfin l’huile odorante.
Après le pressage, on distribue les restes du « gâteau » que l’on déguste avec bon appétit, car on a bien travaillé.
Friandise des simples.
L’automne, c’est également le moment de tuer le cochon et l’on passe des journées entières à fabriquer les boudins, à saler le lard que l’on suspendra ensuite dans la cheminée, à préparer des pâtés et des terrines qui vous font monter l’eau à la bouche.
Moi, quand on me dit que l’automne et l’hiver sont des saisons mortes, je vous réponds que s’il en est ainsi, c’est que vous ne savez pas prendre la vie du bon côté. Alors, c’est bien fait pour vous.
Tenez, je me souviens des veillées.
Quand il commençait à faire frisquet, on allumait le feu, et les flammes de la cheminée faisaient naître des fantômes sur les murs.
Grand-père racontait des histoires de sorcières; des histoires à vous faire peur et le bonhomme s’amusait à faire des ombres chinoises sur les murs.

« Awer haltsch yetz met dinnà Gschechda. Machsch in dà Kender Angscht. »
- Arrête avec tes histoires. Tu vas faire peur aux enfants.
« De no, schlofà sà nemm. »
- Ensuite, ils ne dormiront plus.
Une grand-mère ça pense toujours aux enfants.
Et grand-père rangeait ses histoires de fantômes quelque part au fond de sa mémoire, prêt à les servir une autre fois.

Les veillées au coin du feu, ça fait un tout avec le vin nouveau, d’abord bien sucré puis de plus en plus "gratzig » dur à avaler,bourru.
Un tout, avec les noix, les châtaignes que l’on continue à appeler marrons chauds et les « Salbschtgmachti Bredlà », les petits gâteaux faits soi-même.
Quand le travail est terminé, on reste pour bavarder, pour évoquer les souvenirs et pour raconter le bon vieux temps.
Car le bon vieux temps est de toutes les époques, de toutes les générations.
Changi se plaît à répéter :
« D’Alti hànn’s güet ka.
- Les vieux avaient la belle vie. »
Changi répète, sans le savoir, la phrase prononcée par ses propres aïeux. Car chaque époque a la nostalgie du bon vieux temps.
Tant pis si on a entendu les mêmes histoires depuis des années, on se plaît à les redire, par plaisir, ou pour voir si le conteur n’a rien modifié.
Des histoires ça se respecte. Les histoires, c’est sacré.
« Güschti verzehl uns s’Gschechtlà vum Schmugler »
- Güschti raconte nous l’histoire du contrebandier.
Alors, conscient de son importance, Güschti se met à raconter :

« S’esch em letschtà Krïeg g’seh »
-C’était pendant la dernière guerre, dans un patelin du côté de la frontière suisse
« D’Lit hànn schu emmer a betzi g’schmugelt »
- Les gens ont toujours fait un peu de contrebande
Même avant la guerre, car les cigarettes étaient moins chères et le chocolat suisse, faut-il le dire, était de qualité inégalable.

Quand la guerre arriva, ce fut le rationnement. Alors on se mit de plus en plus à « Schmugla » à faire de la contrebande.
Et voilà qu’un jour, un type se présente à la douane avec un Rucksack - un sac à dos.
- « Rien à déclarer ?
- Non rien à déclarer.
- Et dans votre sac ?
- Rien a déclarer.
- Laissez-moi voir. »

Dans le sac, il n’y avait que du sable. Rien que du sable.
Alors le douanier fit un geste. L’homme passa.
Le lendemain, rebelote. L’homme se présente avec son vélo et son sac de sable.
L’affaire semble louche. Le douanier ausculte le sable. Rien à déclarer.
Rien que du sable. L’homme passe.
Il passa ainsi plusieurs jours de suite avec son sac rempli de sable.
Alors, un jour, les douaniers firent analyser le sable.
Rien à dire. Rien à déclarer.
Le sable était du vrai sable.

Un autre jour, on démonta les pneus du vélo. Le douanier s’était dit :
« cette fois je le tiens, il doit certainement cacher du café ou autre chose dans ses roues. »
Non rien.
Rien que du sable.
Pensez à la tête du douanier.
Même un douanier a sa fierté, et être mené par le bout du nez par un contrebandier, cela vous ronge. Vous ne dormez plus.

Quelques mois après la guerre, le douanier prit sa retraite. C’était un gars qui venait de quelque part dans le Sud. Mais il avait épousé une Alsacienne, et comme d’un autre côté il ne dédaignait pas un petit coup de Gewurztraminer, il resta dans le village. Vous savez, le village où habite justement notre contrebandier.

C’était fatal. Un soir, ils se rencontrèrent au bistrot. Alors, n’en pouvant plus, le douanier alla au devant l’homme au sac de sable.

“ Maintenant je suis à la retraite. Les douanes ne m’intéressent plus. Tu peux me dire la vérité. Tu cachais de l’or dans ton sable ?
- Naï kei Guld.
- Non pas de l’or.
- Alors qu’est-ce que tu faisais avec ton sable ?
- Welsch’s wessa ?
- Tu veux le savoir ?
- Oui ,oui. Tu ne risques plus rien maintenant.
- Hann gschmugelt
- Je faisais de la contrebande
- Mais de quoi ?
- Hann Vélo gschmugelt
- Je passais des vélos. »

Et c’est ainsi que l’on trouve encore pas mal de vélos suisses, « met Gsungheitsguidon » - avec des guidons de santé -, dans les villages, là-bas de côté de la frontière suisse.

à suivre

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