dr Changi : Le Jean.
Maintenant que nous avons construit notre village, il est temps que je vous présente quelques uns des acteurs de cette chronique.
Voici dabord Monsieur Jean. Mais cela fait déjà trop officiel. Restons simples car à dire vrai, Jean a plusieurs fois changé de nom.
Jean nest pas né dans le village. Cest un « Hàrgeloffener ». Entendez par là, un « venu dailleurs .»
Il sest installé dans le village, au fait, on ne sait même plus quand, tellement cest vieux cette histoire-là. Toujours est-il que Jean a fait toute sa carrière dinstituteur dans le village.
Frais émoulu de lécole normale, il avait été nommé dans le patelin.
Au début, on le saluait avec respect « Bonjour Monsieur le maître. » Un peu plus tard, voyant que le gars nétait pas fier, on lui disait Monsieur Jean. Avec les années, on lappela Jean tout court et puis avec le temps, les amitiés se créent, le nom a encore changé. Maintenant il était devenu d'r Changi
(d'r = le )
Cest à partir de ce moment quil sétait vraiment senti adopté, mais attention ! Il ne faut quand même pas pousser le bouchon trop loin. Quand les discussions senvenimaient, on lui rappelait à loccasion quil nétait quun « Hàrgeloffener » et quil faut du temps, cest-à-dire plusieurs générations, pour que cette tare finisse pas soublier.
Mais il y avait peu de chance pour que cela arrive, car Changi était resté célibataire.
Changi avait donc formé les gamins pendant les trente sept ans et demi réglementaires. Son école était à la fois son lieu de travail et son chez soi car il habitait juste au-dessus de sa classe. Dailleurs, lune des pièces de son appartement avait été réquisitionnée pour faire office de secrétariat de mairie.
Alors quand on avait besoin dun papier officiel, on attendait la fin des cours et lon venait frapper à sa porte.
Changi était instituteur jusquà la moelle. Ses gosses représentaient tout son monde. Changi était disponible, ce qui compte beaucoup, et les gamins venaient le voir pour lui rapporter les oiseaux blessés, les fleurs et les champignons quils ne connaissaient pas.
On dit même que certains anciens élèves, en âge de se marier, venaient secrètement lui présenter leur fiancée.
Changi était donc instituteur comme lon est curé, par vocation. Un véritable sacerdoce.
Etre instituteur, cest presque un mode de vie. Changi est un éternel curieux. Il a le regard étonné de ceux qui regardent avec leur coeur.
Moi, dit-il, je mintéresse à tout. Pas pour le plaisir de savoir, mais pour pouvoir expliquer aux autres.
Alors, malgré les grandes vacances, Changi manquait de temps. Du printemps à lautomne, lannée sautait de période en période.
Cétait dabord les premières jonquilles, les premières morilles et les muguets. Puis, il ne fallait pas rater le moment où les oiseaux élèvent leurs petits. Viennent ensuite les fraises des bois, suivies de près par les framboises sauvages et les myrtilles.
A lautomne, cest la pleine saison des champignons, des églantines. Puis vient le temps du vin nouveau, des noix et des châtaignes ; celui des conserves.
Et en hiver, me direz-vous ?
Eh bien, Changi vous répondrait que lhiver cest avant tout très beau avec la neige sur les sapins, le paysage tout blanc avec, au loin, la fumée dune maison qui monte tout droit vers le ciel.
Et puis en hiver, Changi fait renaître ses souvenirs car parmi toutes ses passions, il y en a une un peu plus forte que les autres : la photographie.
Il y a ceux qui sortent avec leur femme, ceux qui promènent leur chien ; eh bien , Changi ne sortait jamais sans son appareil photographique.
Il va sans dire que Changi avait communiqué sa passion à ses élèves et vous ne vous étonnerez certainement pas si je vous apprends que Changi sétait débrouillé pour installer un laboratoire dans la cave de lécole.
Changi navait pas assez de temps. Cest pourquoi il sétait toujours tenu à lécart de la politique.
Moi, dit-il, je vote pour le PDC et, quand on linterrogeait sur la signification de ce sigle, il répondait selon lhumeur du moment,
- le PDC, cest le parti des cons car quelque soit la tendance majoritaire, ce sont toujours les mêmes qui paient.
- le PDC, cest le parti des contres, car il faut un équilibre. Trop de droite, cest mauvais, alors je vote à gauche pour rétablir la balance et inversement bien sûr, ajoute-t-il avec philosophie.
Dailleurs, dans le village on ne dit ni droite, ni gauche. Ce sont les rouges qui affrontent les noirs.
Changi navait pas soif dhonneurs, de pouvoir, et son autorité repose sur ses qualités humaines.
Dans la vie, chacun occupe une place comme un rouage dans une montre. Alors, Changi avait fait son travail de rouage en y mettant toute son ardeur, son coeur.
Et puis, un jour arriva lheure de la retraite, des grandes vacances pour toujours. Changi rangea sa classe. Faute dun nombre suffisant délèves, lécole étant devenue trop grande, le rectorat avait décidé denvoyer les élèves dans le village voisin.
Alors, la salle de classe sest transformée en musée avec ses tables aux dessus inclinés. Lencre sest évaporée, la carte de France a perdu ses couleurs. Mais il reste les odeurs et de temps en temps, les jours de cafard, Changi allait faire un petit tour dans sa classe.
Changi avait souvent guetté les grandes vacances avec impatience et le voilà comme loiseau dont on ouvre la porte de la cage, le voilà ivre de liberté avec du temps plus quil nen faut.
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