Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
d’r Changi : Le Jean.


Maintenant que nous avons construit notre village, il est temps que je vous présente quelques uns des acteurs de cette chronique.

Voici d’abord Monsieur Jean. Mais cela fait déjà trop officiel. Restons simples car à dire vrai, Jean a plusieurs fois changé de nom.
Jean n’est pas né dans le village. C’est un « Hàrgeloffener ». Entendez par là, un « venu d’ailleurs .»

Il s’est installé dans le village, au fait, on ne sait même plus quand, tellement c’est vieux cette histoire-là. Toujours est-il que Jean a fait toute sa carrière d’instituteur dans le village.
Frais émoulu de l’école normale, il avait été nommé dans le patelin.
Au début, on le saluait avec respect « Bonjour Monsieur le maître. » Un peu plus tard, voyant que le gars n’était pas fier, on lui disait Monsieur Jean. Avec les années, on l’appela Jean tout court et puis avec le temps, les amitiés se créent, le nom a encore changé. Maintenant il était devenu “d'r Changi“

(d'r = le )

C’est à partir de ce moment qu’il s’était vraiment senti adopté, mais attention ! Il ne faut quand même pas pousser le bouchon trop loin. Quand les discussions s’envenimaient, on lui rappelait à l’occasion qu’il n’était qu’un « Hàrgeloffener » et qu’il faut du temps, c’est-à-dire plusieurs générations, pour que cette tare finisse pas s’oublier.
Mais il y avait peu de chance pour que cela arrive, car Changi était resté célibataire.

Changi avait donc formé les gamins pendant les trente sept ans et demi réglementaires. Son école était à la fois son lieu de travail et son chez soi car il habitait juste au-dessus de sa classe. D’ailleurs, l’une des pièces de son appartement avait été réquisitionnée pour faire office de secrétariat de mairie.
Alors quand on avait besoin d’un papier officiel, on attendait la fin des cours et l’on venait frapper à sa porte.

Changi était instituteur jusqu’à la moelle. Ses gosses représentaient tout son monde. Changi était disponible, ce qui compte beaucoup, et les gamins venaient le voir pour lui rapporter les oiseaux blessés, les fleurs et les champignons qu’ils ne connaissaient pas.
On dit même que certains anciens élèves, en âge de se marier, venaient secrètement lui présenter leur fiancée.
Changi était donc instituteur comme l’on est curé, par vocation. Un véritable sacerdoce.


Etre instituteur, c’est presque un mode de vie. Changi est un éternel curieux. Il a le regard étonné de ceux qui regardent avec leur coeur.
“Moi, dit-il, je m’intéresse à tout. Pas pour le plaisir de savoir, mais pour pouvoir expliquer aux autres.“
Alors, malgré les grandes vacances, Changi manquait de temps. Du printemps à l’automne, l’année sautait de période en période.
C’était d’abord les premières jonquilles, les premières morilles et les muguets. Puis, il ne fallait pas rater le moment où les oiseaux élèvent leurs petits. Viennent ensuite les fraises des bois, suivies de près par les framboises sauvages et les myrtilles.
A l’automne, c’est la pleine saison des champignons, des églantines. Puis vient le temps du vin nouveau, des noix et des châtaignes ; celui des conserves.

Et en hiver, me direz-vous ?

Eh bien, Changi vous répondrait que l’hiver c’est avant tout très beau avec la neige sur les sapins, le paysage tout blanc avec, au loin, la fumée d’une maison qui monte tout droit vers le ciel.
Et puis en hiver, Changi fait renaître ses souvenirs car parmi toutes ses passions, il y en a une un peu plus forte que les autres : la photographie.
Il y a ceux qui sortent avec leur femme, ceux qui promènent leur chien ; eh bien , Changi ne sortait jamais sans son appareil photographique.
Il va sans dire que Changi avait communiqué sa passion à ses élèves et vous ne vous étonnerez certainement pas si je vous apprends que Changi s’était débrouillé pour installer un laboratoire dans la cave de l’école.

Changi n’avait pas assez de temps. C’est pourquoi il s’était toujours tenu à l’écart de la politique.
“ Moi, dit-il, je vote pour le PDC et, quand on l’interrogeait sur la signification de ce sigle, il répondait selon l’humeur du moment,
- le PDC, c’est le
parti des cons car quelque soit la tendance majoritaire, ce sont toujours les mêmes qui paient.
- le PDC, c’est le
parti des contres, car il faut un équilibre. Trop de droite, c’est mauvais, alors je vote à gauche pour rétablir la balance et inversement bien sûr, ajoute-t-il avec philosophie.
D’ailleurs, dans le village on ne dit ni droite, ni gauche. Ce sont les rouges qui affrontent les noirs.

Changi n’avait pas soif d’honneurs, de pouvoir, et son autorité repose sur ses qualités humaines.
Dans la vie, chacun occupe une place comme un rouage dans une montre. Alors, Changi avait fait son travail de rouage en y mettant toute son ardeur, son coeur.

Et puis, un jour arriva l’heure de la retraite, des grandes vacances pour toujours. Changi rangea sa classe. Faute d’un nombre suffisant d’élèves, l’école étant devenue trop grande, le rectorat avait décidé d’envoyer les élèves dans le village voisin.
Alors, la salle de classe s’est transformée en musée avec ses tables aux dessus inclinés. L’encre s’est évaporée, la carte de France a perdu ses couleurs. Mais il reste les odeurs et de temps en temps, les jours de cafard, Changi allait faire un petit tour dans sa classe.
Changi avait souvent guetté les grandes vacances avec impatience et le voilà comme l’oiseau dont on ouvre la porte de la cage, le voilà ivre de liberté avec du temps plus qu’il n’en faut.


suite

Analyse d'audience
Les photographies, reportages, textes et poemes sont la propriété intellectuelle de Jean-Paul Brobeck et ne peuvent être utilisés qu'avec l'autorisation écrite de l'auteur.

http://www.xiti.com