Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
La lessive.

S’il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a certainement pas de proverbes ou de dictons sans vérité.
La sagesse populaire « d’r güetà Verstand » a trouvé ainsi le moyen de s’exprimer.
« D’demschtà Büra hànn emmer d’greschtà Hàrdäpfel »
- Les paysans les plus bêtes récoltent toujours les pommes de terre les plus grosses. - se plaît à répéter Güschti.

Car Güschti n’avait pas eu la chance d’aller à l’école. C’est la vie qui s’était chargée de sa formation. Et ce n’est pas plus mal.
« Em Làwà brüchsch Beldung, kei Ibeldung »
Difficile à traduire car il y a un jeu de mot entre « Beldung et Ibeldung »
disons dans la vie, ce qui compte ce n’est pas la culture, mais l’intelligence pratique.
C’est bien vrai. Ce qui compte, ce n’est pas tellement l’instruction mais le bon sens, l’intelligence pratique appliquée à la vie de tous les jours.

« Frieher senn d’Lit net demmer g’seh »
- Jadis, les gens n’étaient pas plus ignorants
« Sà hànn nur anderscht g’làbt »
- Ils vivaient tout simplement d’une autre manière.

Tiens, nous allons prendre un exemple entre beaucoup d’autres : la lessive.

Aujourd’hui, on achète des poudres, on confie son linge à des automates qui ne respectent pas toujours le linge. Je ne jurerais pas qu’ils ne trouvent pas un malin plaisir à vous creuser des trous dans vos chaussettes et à arracher les boutons.
Rien ne vaut le linge à l’ancienne.
Faut vous dire qu’autrefois, les produits de lessive n’existaient pratiquement pas. On lavait avec des cendres récupérées sur les feux de bois. Et oui, les fameuses cendres lessives.
Tout d’abord, il s’agissait d’accumuler suffisamment de cendres. On attendait parfois plusieurs semaines, ce qui avait une conséquence logique : les ménages devaient disposer de grandes armoires avec des trousseaux volumineux.
C’était tout une affaire que de faire la lessive.
Les femmes se levaient de très bonne heure.
On faisait bouillir de l’eau dans le grand chaudron et les cheminées fumaient de plaisir.
Le linge était entassé dans les « Waschbedig » - sortes de cuves en bois semblables à des tonneaux coupés munis d’un robinet . Une couche de linge, une couche de cendres et ainsi de suite.

Quand l’eau était à ébullition on prenait le « Wàschbeckà » - grande louche fixée au bout d’un manche, et l’on versait l’eau bouillante sur le linge. Les cendres ont un pouvoir détergeant et le linge commençait à blanchir. Il ne restait plus qu’à récupérer l’eau par le robinet, à la réchauffer et à recommencer l’opération plusieurs fois de suite. Puis, il fallait rincer abondamment.
Ce n’était pas facile, car tout se faisait à la main.


Et, si les hommes mettaient un point d’honneur à récolter les premières tomates, les femmes, elles aussi, faisaient la course à celle qui étendrait la première son linge .
C’était une question d’honneur, de fierté aussi.
Ensuite, c’était au soleil de jouer. On entendait le linge, parfois directement sur l’herbe et on l’arrosait de temps en temps, pour le faire blanchir. Le soir, on ramassait des draps bien blancs et parfumés non pas par une quelconque odeur d’assouplissant comme maintenant, mais par une odeur de propreté, comme une odeur de bonheur.


La lessive occupait les femmes pendant toute la journée, si bien qu’il fallait trouver une solution pour manger quand même.
Et bien, les alsaciennes avaient imaginé plusieurs solutions.
Il y avait tout d’abord le menu simple :
« Suppà und Wàïà »
- De la soupe avec une tarte.
La soupe, ça cuit tout seul. Pas besoin de s’en occuper. Le « Wàïà », on le préparait de bon matin, puis on l’apportait au boulanger, pour qu’il le cuise après la fournée de pain, quand le four est redevenu un peu moins chaud.
Les « Wàïà » , les tartes de l’époque, n’avaient pas cet aspect malingre des pâtisseries d’aujourd’hui. C’étaient des tartes avec une bonne pâte et quand je dis pâte, c’est qu’il y avait largement plus de pâte que de fruits. Des bords gros comme ça, nourrissants. Des tartes comme personne n’en voudrait plus de nos jours. Que voulez-vous, maintenant les gens font des chichis, ils mangent avec un oeil sur la balance. Maintenant on ne mange plus parce qu’on a faim, mais pour passer le temps, « Wie bessiri Lit » - comme les gens bien.
Les tartes à l’ancienne ne faisaient pas semblant. Elles vous calaient l’estomac pour le reste de la journée.
Mais il y avait également le « Backàoffà »
En traduction littérale, « Backàoffà » signifie le four du boulanger.
C’était une grosse terrine en terre cuite dans laquelle on entassait par couches successives, des pommes de terres coupées en lamelles, du poireau et différentes sortes de viandes que l’on avait fait mariner dans du bon vin d’Alsace.
Le nom indique clairement que l’on apportait les terrines au boulanger qui les glissait dans son four, pour une cuisson de plusieurs heures.

Rien d’étonnant si les souvenirs des jours de lessive font monter dans ma mémoire l’odeur des « Backàoffà » et des tartes aux fruits avec la « Lensàsuppà » - la soupe aux lentilles.
Maintenant, il faut aller au restaurant pour déguster un bon « Backàoffà » et ce plat si simple a été hissé au rang de plat gastronomique pour touristes. Et il y en a qui dégustent ce plat rustique du bout des dents en se forçant presque.


Car pour bien manger, il faut avoir faim.
Cette faim que procure le travail.
Le travail de la ménagère qui a sué en faisant sa lessive.
C’était dur de faire la lessive dans le temps.
Mais on était content.
On était fier de son travail.
“ Frieher esch s’Làwà schwar aber güet g’seh “
- Eh oui, la vie était dure, mais c’était quand même une bonne vie.

Il suffit que le filtre du temps fasse son oeuvre.

à suivre

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