La lessive.
Sil ny a pas de fumée sans feu, il ny a certainement pas de proverbes ou de dictons sans vérité.
La sagesse populaire « dr güetà Verstand » a trouvé ainsi le moyen de sexprimer.
« Ddemschtà Büra hànn emmer dgreschtà Hàrdäpfel »
- Les paysans les plus bêtes récoltent toujours les pommes de terre les plus grosses. - se plaît à répéter Güschti.
Car Güschti navait pas eu la chance daller à lécole. Cest la vie qui sétait chargée de sa formation. Et ce nest pas plus mal.
« Em Làwà brüchsch Beldung, kei Ibeldung »
Difficile à traduire car il y a un jeu de mot entre « Beldung et Ibeldung »
disons dans la vie, ce qui compte ce nest pas la culture, mais lintelligence pratique.
Cest bien vrai. Ce qui compte, ce nest pas tellement linstruction mais le bon sens, lintelligence pratique appliquée à la vie de tous les jours.
« Frieher senn dLit net demmer gseh »
- Jadis, les gens nétaient pas plus ignorants
« Sà hànn nur anderscht glàbt »
- Ils vivaient tout simplement dune autre manière.
Tiens, nous allons prendre un exemple entre beaucoup dautres : la lessive.
Aujourdhui, on achète des poudres, on confie son linge à des automates qui ne respectent pas toujours le linge. Je ne jurerais pas quils ne trouvent pas un malin plaisir à vous creuser des trous dans vos chaussettes et à arracher les boutons.
Rien ne vaut le linge à lancienne.
Faut vous dire quautrefois, les produits de lessive nexistaient pratiquement pas. On lavait avec des cendres récupérées sur les feux de bois. Et oui, les fameuses cendres lessives.
Tout dabord, il sagissait daccumuler suffisamment de cendres. On attendait parfois plusieurs semaines, ce qui avait une conséquence logique : les ménages devaient disposer de grandes armoires avec des trousseaux volumineux.
Cétait tout une affaire que de faire la lessive.
Les femmes se levaient de très bonne heure.
On faisait bouillir de leau dans le grand chaudron et les cheminées fumaient de plaisir.
Le linge était entassé dans les « Waschbedig » - sortes de cuves en bois semblables à des tonneaux coupés munis dun robinet . Une couche de linge, une couche de cendres et ainsi de suite.
Quand leau était à ébullition on prenait le « Wàschbeckà » - grande louche fixée au bout dun manche, et lon versait leau bouillante sur le linge. Les cendres ont un pouvoir détergeant et le linge commençait à blanchir. Il ne restait plus quà récupérer leau par le robinet, à la réchauffer et à recommencer lopération plusieurs fois de suite. Puis, il fallait rincer abondamment.
Ce nétait pas facile, car tout se faisait à la main.
Et, si les hommes mettaient un point dhonneur à récolter les premières tomates, les femmes, elles aussi, faisaient la course à celle qui étendrait la première son linge .
Cétait une question dhonneur, de fierté aussi.
Ensuite, cétait au soleil de jouer. On entendait le linge, parfois directement sur lherbe et on larrosait de temps en temps, pour le faire blanchir. Le soir, on ramassait des draps bien blancs et parfumés non pas par une quelconque odeur dassouplissant comme maintenant, mais par une odeur de propreté, comme une odeur de bonheur.
La lessive occupait les femmes pendant toute la journée, si bien quil fallait trouver une solution pour manger quand même.
Et bien, les alsaciennes avaient imaginé plusieurs solutions.
Il y avait tout dabord le menu simple :
« Suppà und Wàïà »
- De la soupe avec une tarte.
La soupe, ça cuit tout seul. Pas besoin de sen occuper. Le « Wàïà », on le préparait de bon matin, puis on lapportait au boulanger, pour quil le cuise après la fournée de pain, quand le four est redevenu un peu moins chaud.
Les « Wàïà » , les tartes de lépoque, navaient pas cet aspect malingre des pâtisseries daujourdhui. Cétaient des tartes avec une bonne pâte et quand je dis pâte, cest quil y avait largement plus de pâte que de fruits. Des bords gros comme ça, nourrissants. Des tartes comme personne nen voudrait plus de nos jours. Que voulez-vous, maintenant les gens font des chichis, ils mangent avec un oeil sur la balance. Maintenant on ne mange plus parce quon a faim, mais pour passer le temps, « Wie bessiri Lit » - comme les gens bien.
Les tartes à lancienne ne faisaient pas semblant. Elles vous calaient lestomac pour le reste de la journée.
Mais il y avait également le « Backàoffà »
En traduction littérale, « Backàoffà » signifie le four du boulanger.
Cétait une grosse terrine en terre cuite dans laquelle on entassait par couches successives, des pommes de terres coupées en lamelles, du poireau et différentes sortes de viandes que lon avait fait mariner dans du bon vin dAlsace.
Le nom indique clairement que lon apportait les terrines au boulanger qui les glissait dans son four, pour une cuisson de plusieurs heures.
Rien détonnant si les souvenirs des jours de lessive font monter dans ma mémoire lodeur des « Backàoffà » et des tartes aux fruits avec la « Lensàsuppà » - la soupe aux lentilles.
Maintenant, il faut aller au restaurant pour déguster un bon « Backàoffà » et ce plat si simple a été hissé au rang de plat gastronomique pour touristes. Et il y en a qui dégustent ce plat rustique du bout des dents en se forçant presque.
Car pour bien manger, il faut avoir faim.
Cette faim que procure le travail.
Le travail de la ménagère qui a sué en faisant sa lessive.
Cétait dur de faire la lessive dans le temps.
Mais on était content.
On était fier de son travail.
Frieher esch sLàwà schwar aber güet gseh
- Eh oui, la vie était dure, mais cétait quand même une bonne vie.
Il suffit que le filtre du temps fasse son oeuvre.
à suivre