La crèche.
Dire que lAlsace est un pays de traditions, cest enfoncer une porte ouvre.
Changi, lancien directeur décole dirait :
Cest un pléonasme !
A wass ? rétorque Güschti ? A pléonasme ?
Esch das a neii Kranket ?
Quoi ? un pléonasme ? Est-ce une nouvelle maladie ?
Et Changi, une fois de plus hausserait les épaules. A chacun son langage !
Toujours est-il que lAlsace est une terre de traditions et cest de façon consciente que jemploie ce pluriel car lAlsace a toujours été un pays de passage, une terre daccueil et chacun y a apporté ses traditions. Voilà lorigine de la richesse de notre patrimoine, quil soit gastronomique ou culturel en général !
De toute façon, faut vous dire quavant linvention de cette sacrée télévision, les gens se réunissaient en veillées ; les gens préparaient ensemble les fêtes qui jalonnent le calendrier.
Comme le dit Changi avec beaucoup de philosophie, un quart dheure avec une belle fille et un quart dheure chez le dentiste durent exactement quinze minutes. Seulement dun côté, ça passe trop vite et de lautre ça dure trop longtemps.
"Hash ràcht" approuve Güschti
Tas raison !
De plus, à bien réfléchir cest la seule façon de rallonger le temps. Les fêtes en elles-mêmes, ça passe, mais si tu te réjouis longtemps à lavance, ton cur est bien occupé et tu as limpression de faire durer le plaisir.
Cest là, un exemple de philosophie, que dis-je de Sagesse populaire. Une sagesse qui sest perdue avec le temps. Maintenant tout le monde veut tout, tout de suite, le plus vite possible. Comme si le bonheur venait de lextérieur !
« Hann nix verstanda »
- Ils nont rien compris.
On vient à peine de fêter « sErnta Dank Fest » la fête des moissons, que nous voici déjà partis à préparer les fêtes de fin dannée.
Il y a tout dabord Saint Nicolas. Cest quelque chose Saint Nicolas chez nous. Nos deux compères sont régulièrement engagés pour se déguiser, lun en Saint Nicolas avec un manteau rouge et une belle barbe blanche, et lautre en « Hanstrapp », le père fouettard.
Alors ils vont de maison en maison, lun pour récompenser les enfants sages, lautre pour fiche la trouille à ceux qui ne travaillent pas bien à lécole. Et Güschti ny va pas de main morte, si jose dire. Il donne de sa grosse voix et certains gosses vont jusquà se réfugier sous leur lit.
Voilà cest une tradition très respectée, cette histoire de Saint Nicolas. A la grande joie du boulanger qui prépare un tas de « Mannala » - des brioches en forme de bonshommes et de lépicier qui vend pour loccasion ses Saint Nicolas en chocolat. Je me demande dailleurs si tous ces Saints Nicolas ne sont pas réalisés avec les invendus des lièvres de Pâques et quune fois passé Saint Nicolas, les invendus ne sont pas transformés en lièvres.
Perpetuum mobile !
Saint Nicolas, une fête pour les enfants, mais également une fête très attendue, très prisée par nos deux compères qui savent mettre à profit toutes les situations.
Pensez donc ! Saint Nicols cest en décembre en décembre, il fait froid pour lutter contre le froid, il existe un moyen efficace le plus efficace de tous les moyens : le vin chaud.
Et il nest pas rare, quaprès avoir fait la tournée des maisons pour distribuer cadeaux ou punitions, Güschti et Changi rentrent chez eux, bras dessus, bras dessous en beuglant ( pardon, mais cest le mot qui convient) en beuglant donc des chansons qui nont rien na voir avec les enfants et qui font rougir les vieilles filles du village planquées derrière leur volets et qui ne voudraient pour rien au monde, rater lévénement. Cette remontée de la Grand Rue est un événement annuel. Et il y a des années qui sont entrées dans lhistoire, comme des grands crus ; comme celle où lon a été obligé de tirer de son lit dr Amédée, le président de la société de pêche pour quil prenne son épuisette afin de récupérer
« sGebess » le dentier de Güschti, tombé on ne sait comment dans la fontaine qui trône au milieu du village.
On a tout juste fini de fêter la Saint Nicolas que voilà que sannonce déjà Noël. Alors on saffaire, on sempresse, et par-dessus le village flotte comme une odeur de pâtisserie, car les ménagères mettent un point dhonneur à fabriquer elles-mêmes les « Bredala » - les petits gâteaux et les « Berawaka » les non moins célèbres pains aux fruits : ça il faut que je vous lexplique :
Pour faire des Beraweka, vous avez intérêt à réunir tous les fruits secs qui vous tombent sous la main. Des pommes séchées, des poires, des pruneaux, des raisins de Corinthe, des figues, de dattes, des abricots, des noix, des noisettes etc
Vous achèterez aussi des graines danis, de la cannelle et puis les choses évidentes comme du sucre et de la farine.
Mais le plus important, je dirais même lessentiel, cest le « Schnapps » : lalcool.
Quimporte, du Kirsh, de la mirabelle, de la Quetsch, le tout cest quil y en ai assez.
Il suffit de découper les fruits en morceaux et de les faire mariner aussi longtemps que vous pouvez vous retenir de ne pas aller goûter. Disons, un bon quinze jours à condition de remettre chaque jour un peu dalcool, tout dabord parce que les fruits secs ont un grand besoin dalcool pour se réhydrater et que lalcool, et cest quasiment inexplicable du moins on ne cherche plus à comprendre - donc que lalcool a la fâcheuse tendance à sévaporer.
Vient le moment où lon passe à la fabrication. Il faut égoutter les fruits, ajouter la farine et tout le reste ( mais chut ! secret de famille) . Puis on forme les pains aux fruits et on les cuit.
Reste bien sûr le problème de lalcool qui a servi à la macération. Vous pouvez prendre le risque de le boire, mais vous pouvez également demander à Güschti et Changi de vous donner un coup de main pour vous en débarrasser.
Si vous avez de la chance, et si la quantité dalcool est suffisante, vous aurez peut-être droit à une sérénade sous vos fenêtres.
Donc on passe à Noël. Cette année, le « Pfarrer », le curé a voulu innover. Cela faisait des années quil installait dans le chur de léglise toujours la même crèche. Marie, Joseph, et le petit Jésus en plâtre. Un décors à lalsacienne qui ma toujours posé des problèmes moi qui croyais que cette histoire là sétait passée du Côté de Nazareth que jai du mal à situer à côté du Ballon dAlsace. Passons. Mais ce dont je me souviens le plus, cest une statuette en forme de nègre qui remuait la tête pour vous dire merci à chaque fois que lon introduisait une pièce.
Donc le curé a voulu innover et il avait décidé avec laccord du « Conseil de fabrique » le comité chargé de ladministration de léglise, de faire une crèche vivante.
Pas de mal, pour trouver Marie. Le rôle fut attribué à lunanimité à la boulangère qui vend des belles miches pendant que les clients reluquent les siennes.
Le garagiste accepta de jouer le rôle de Saint Joseph. Il se dit dans le village quil a un faible pour la boulangère, mais là, il ne peut sagir que damours platoniques et qui est, historiques.
Pour les rois mages, on verra plus tard. Ce qui posa un gros problème, cétaient lâne et le buf. On ne peut quand même pas mettre de vrais animaux dans la crèche, tout dabord parce quils refusent de rester immobiles et dun autre côté, parce que les animaux ont des besoins que lon ne peut réprimander. Alors cest pour une simple question dhygiène et dodeur que lon refusa de prendre des vrais animaux.
On chercha longtemps. Cest certes un honneur de participer à une crèche vivante, mais cest quand même un peu délicat de proposer le rôle de lâne et du buf. On risque de vexer sans le vouloir cest-à-dire tout en voulant faire bien. On chercha longtemps et lon ne souvient plus comment on en arriva à parler de Güschti et de Changi. Tout le monde tomba daccord pour dire que cétait un rôle presque sur mesure.
Le curé, vu lanticléricalisme affiché de Changi, nosa se charger des tractations et lon désigna la veille Eugénie, la seule à ne pas avoir eu de mots avec nos amis, de négocier leur accord.
Les discussions furent âprès. On a quand même sa fierté. Faire officiellement lâne et le buf ça vous fait une de ces réputations ! Je ne vous dis pas !
Mais la vieille Eugénie, voyante à ses heures perdues, arracha le morceau, si jose dire, en promettant à Güschti et à Changi, que vu les risques quils encouraient, on leur verserait tous les quart dheure un verre de vin chaud.
Ainsi fut fait.
Et, le soir de Noël, Güschti et Changi, eurent beaucoup de mal à se tenir bien droits, dans la crèche, pendant la messe de minuit.
Après la messe, on passa à une autre tradition car tous les habitants du village attendaient avec impatience le moment à Max, le ténor de la chorale paroissiale chanterait le « Minuit Chrétien » du haut du balcon de lEglise.
Il faisait froid. Cest normal pour un soir de Noël. Les premiers flocons de neige tombaient en tourbillonnant et commençaient à former un tapis blanc devant léglise. Normal aussi. Quand la voix cristalline de Max séleva vers le ciel, la gorge, même des plus blasés se serra. Normal vous dis-je tout ce quil y a de plus normal. Même si on ne fait pas partie des « noirs », cest-à-dire du parti du curé, on ne peut rester insensibles à la magie de Noël. Cest quand même une fête internationale, mondiale.
Et, dans la foule rassemblée au pied de léglise, vous apercevrez Güschti et Changi, débarrassés de leurs peaux de bêtes.
En regardant bien vous apercevrez que les deux compères titubent un peu : un vin chaud, surtout gratuit, ne se refuse pas.
Ainsi va le temps. Ainsi va la vie.
Il suffit de suivre le vin chaud, véritable fil dAriane, qui vous conduira vers la prochaine étape, lEpiphanie, encore une fête, encore une tradition que lon se doit de fêter, et, sil fait froid, vous pourrez toujours compter sur un allié fidèle : le vin chaud.
à suivre