Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul

La crèche.

Dire que l’Alsace est un pays de traditions, c’est enfoncer une porte ouvre.
Changi, l’ancien directeur d’école dirait :
C’est un pléonasme !
A wass ? rétorque Güschti ? A pléonasme ?
Esch das a neii Kranket ?
Quoi ? un pléonasme ? Est-ce une nouvelle maladie ?

Et Changi, une fois de plus hausserait les épaules. A chacun son langage !

Toujours est-il que l’Alsace est une terre de traditions et c’est de façon consciente que j’emploie ce pluriel car l’Alsace a toujours été un pays de passage, une terre d’accueil et chacun y a apporté ses traditions. Voilà l’origine de la richesse de notre patrimoine, qu’il soit gastronomique ou culturel en général !

De toute façon, faut vous dire qu’avant l’invention de cette sacrée télévision, les gens se réunissaient en veillées ; les gens préparaient ensemble les fêtes qui jalonnent le calendrier.

Comme le dit Changi avec beaucoup de philosophie, un quart d’heure avec une belle fille et un quart d’heure chez le dentiste durent exactement quinze minutes. Seulement d’un côté, ça passe trop vite et de l’autre ça dure trop longtemps.

"Hash ràcht" approuve Güschti
T’as raison !

De plus, à bien réfléchir c’est la seule façon de rallonger le temps. Les fêtes en elles-mêmes, ça passe, mais si tu te réjouis longtemps à l’avance, ton cœur est bien occupé et tu as l’impression de faire durer le plaisir.

C’est là, un exemple de philosophie, que dis-je de Sagesse populaire. Une sagesse qui s’est perdue avec le temps. Maintenant tout le monde veut tout, tout de suite, le plus vite possible. Comme si le bonheur venait de l’extérieur !

« Hann nix verstanda »
- Ils n’ont rien compris.

On vient à peine de fêter « s’Ernta Dank Fest » – la fête des moissons, que nous voici déjà partis à préparer les fêtes de fin d’année.

Il y a tout d’abord Saint Nicolas. C’est quelque chose Saint Nicolas chez nous. Nos deux compères sont régulièrement engagés pour se déguiser, l’un en Saint Nicolas avec un manteau rouge et une belle barbe blanche, et l’autre en « Hanstrapp », le père fouettard.

Alors ils vont de maison en maison, l’un pour récompenser les enfants sages, l’autre pour fiche la trouille à ceux qui ne travaillent pas bien à l’école. Et Güschti n’y va pas de main morte, si j’ose dire. Il donne de sa grosse voix et certains gosses vont jusqu’à se réfugier sous leur lit.
Voilà c’est une tradition très respectée, cette histoire de Saint Nicolas. A la grande joie du boulanger qui prépare un tas de « Mannala » - des brioches en forme de bonshommes et de l’épicier qui vend pour l’occasion ses Saint Nicolas en chocolat. Je me demande d’ailleurs si tous ces Saints Nicolas ne sont pas réalisés avec les invendus des lièvres de Pâques et qu’une fois passé Saint Nicolas, les invendus ne sont pas transformés en lièvres.
Perpetuum mobile !

Saint Nicolas, une fête pour les enfants, mais également une fête très attendue, très prisée par nos deux compères qui savent mettre à profit toutes les situations.
Pensez donc ! Saint Nicols c’est en décembre – en décembre, il fait froid – pour lutter contre le froid, il existe un moyen efficace – le plus efficace de tous les moyens : le vin chaud.

Et il n’est pas rare, qu’après avoir fait la tournée des maisons pour distribuer cadeaux ou punitions, Güschti et Changi rentrent chez eux, bras dessus, bras dessous en beuglant ( pardon, mais c’est le mot qui convient) en beuglant donc des chansons qui n’ont rien n’a voir avec les enfants et qui font rougir les vieilles filles du village planquées derrière leur volets et qui ne voudraient pour rien au monde, rater l’événement. Cette remontée de la Grand Rue est un événement annuel. Et il y a des années qui sont entrées dans l’histoire, comme des grands crus ; comme celle où l’on a été obligé de tirer de son lit d’r Amédée, le président de la société de pêche pour qu’il prenne son épuisette afin de récupérer
« s’Gebess » le dentier de Güschti, tombé on ne sait comment dans la fontaine qui trône au milieu du village.

On a tout juste fini de fêter la Saint Nicolas que voilà que s’annonce déjà Noël. Alors on s’affaire, on s’empresse, et par-dessus le village flotte comme une odeur de pâtisserie, car les ménagères mettent un point d’honneur à fabriquer elles-mêmes les « Bredala » - les petits gâteaux et les « Berawaka » les non moins célèbres pains aux fruits : ça il faut que je vous l’explique :

Pour faire des Beraweka, vous avez intérêt à réunir tous les fruits secs qui vous tombent sous la main. Des pommes séchées, des poires, des pruneaux, des raisins de Corinthe, des figues, de dattes, des abricots, des noix, des noisettes etc…
Vous achèterez aussi des graines d’anis, de la cannelle et puis les choses évidentes comme du sucre et de la farine.
Mais le plus important, je dirais même l’essentiel, c’est le « Schnapps » : l’alcool.
Qu’importe, du Kirsh, de la mirabelle, de la Quetsch, le tout c’est qu’il y en ai assez.
Il suffit de découper les fruits en morceaux et de les faire mariner aussi longtemps que vous pouvez vous retenir de ne pas aller goûter. Disons, un bon quinze jours à condition de remettre chaque jour un peu d’alcool, tout d’abord parce que les fruits secs ont un grand besoin d’alcool pour se réhydrater et que l’alcool, et c’est quasiment inexplicable – du moins on ne cherche plus à comprendre - donc que l’alcool a la fâcheuse tendance à s’évaporer.

Vient le moment où l’on passe à la fabrication. Il faut égoutter les fruits, ajouter la farine et tout le reste ( mais chut ! secret de famille) . Puis on forme les pains aux fruits et on les cuit.
Reste bien sûr le problème de l’alcool qui a servi à la macération. Vous pouvez prendre le risque de le boire, mais vous pouvez également demander à Güschti et Changi de vous donner un coup de main pour vous en débarrasser.
Si vous avez de la chance, et si la quantité d’alcool est suffisante, vous aurez peut-être droit à une sérénade sous vos fenêtres.

Donc on passe à Noël. Cette année, le « Pfarrer », le curé a voulu innover. Cela faisait des années qu’il installait dans le chœur de l’église toujours la même crèche. Marie, Joseph, et le petit Jésus en plâtre. Un décors à l’alsacienne qui m’a toujours posé des problèmes moi qui croyais que cette histoire là s’était passée du Côté de Nazareth que j’ai du mal à situer à côté du Ballon d’Alsace. Passons. Mais ce dont je me souviens le plus, c’est une statuette en forme de nègre qui remuait la tête pour vous dire merci à chaque fois que l’on introduisait une pièce.

Donc le curé a voulu innover et il avait décidé avec l’accord du « Conseil de fabrique » le comité chargé de l’administration de l’église, de faire une crèche vivante.

Pas de mal, pour trouver Marie. Le rôle fut attribué à l’unanimité à la boulangère qui vend des belles miches pendant que les clients reluquent les siennes.

Le garagiste accepta de jouer le rôle de Saint Joseph. Il se dit dans le village qu’il a un faible pour la boulangère, mais là, il ne peut s’agir que d’amours platoniques et qui est, historiques.

Pour les rois mages, on verra plus tard. Ce qui posa un gros problème, c’étaient l’âne et le bœuf. On ne peut quand même pas mettre de vrais animaux dans la crèche, tout d’abord parce qu’ils refusent de rester immobiles et d’un autre côté, parce que les animaux ont des besoins que l’on ne peut réprimander. Alors c’est pour une simple question d’hygiène et d’odeur que l’on refusa de prendre des vrais animaux.

On chercha longtemps. C’est certes un honneur de participer à une crèche vivante, mais c’est quand même un peu délicat de proposer le rôle de l’âne et du bœuf. On risque de vexer sans le vouloir c’est-à-dire tout en voulant faire bien. On chercha longtemps et l’on ne souvient plus comment on en arriva à parler de Güschti et de Changi. Tout le monde tomba d’accord pour dire que c’était un rôle presque sur mesure.
Le curé, vu l’anticléricalisme affiché de Changi, n’osa se charger des tractations et l’on désigna la veille Eugénie, la seule à ne pas avoir eu de mots avec nos amis, de négocier leur accord.
Les discussions furent âprès. On a quand même sa fierté. Faire officiellement l’âne et le bœuf ça vous fait une de ces réputations ! Je ne vous dis pas !
Mais la vieille Eugénie, voyante à ses heures perdues, arracha le morceau, si j’ose dire, en promettant à Güschti et à Changi, que vu les risques qu’ils encouraient, on leur verserait tous les quart d’heure un verre de vin chaud.

Ainsi fut fait.
Et, le soir de Noël, Güschti et Changi, eurent beaucoup de mal à se tenir bien droits, dans la crèche, pendant la messe de minuit.
Après la messe, on passa à une autre tradition car tous les habitants du village attendaient avec impatience le moment à Max, le ténor de la chorale paroissiale chanterait le « Minuit Chrétien » du haut du balcon de l’Eglise.

Il faisait froid. C’est normal pour un soir de Noël. Les premiers flocons de neige tombaient en tourbillonnant et commençaient à former un tapis blanc devant l’église. Normal aussi. Quand la voix cristalline de Max s’éleva vers le ciel, la gorge, même des plus blasés se serra. Normal vous dis-je tout ce qu’il y a de plus normal. Même si on ne fait pas partie des « noirs », c’est-à-dire du parti du curé, on ne peut rester insensibles à la magie de Noël. C’est quand même une fête internationale, mondiale.

Et, dans la foule rassemblée au pied de l’église, vous apercevrez Güschti et Changi, débarrassés de leurs peaux de bêtes.
En regardant bien vous apercevrez que les deux compères titubent un peu : un vin chaud, surtout gratuit, ne se refuse pas.

Ainsi va le temps. Ainsi va la vie.
Il suffit de suivre le vin chaud, véritable fil d’Ariane, qui vous conduira vers la prochaine étape, l’Epiphanie, encore une fête, encore une tradition que l’on se doit de fêter, et, s’il fait froid, vous pourrez toujours compter sur un allié fidèle : le vin chaud.

à suivre

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