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Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
La course.



Nous sommes en plein printemps, « d’Issheiligà, » les saints de glace sont passés. Il n’y a plus rien à craindre, vous pouvez sortir vos tomates en plein air. N’oubliez surtout pas de leur donner un tuteur, car chez nous en Alsace, les tomates montent facilement à un mètre cinquante.

Les cerisiers ont perdu leurs pétales. On aurait dit qu’il neige. Maintenant, on peut commencer à se faire une idée de la future récolte. On peut suivre jour après jour, le grossissement des fruits.

Les vignes, elles aussi, poussent bien. Il a suffi d’une petite semaine de chaleur pour que les feuilles apparaissent. Depuis quelques jours, les sarments portent des fleurs.
Le printemps : saison tout en promesses.
Même si l’automne s’annonce bien, n’oublions pas de vivre au présent.
« D’r à fond » est derrière nous ; dans le potager tout est en place. Payons nous un peu de bon temps.
Tiens, profitons en pour faire « a güeter Rhubarbe Wàïà » - une bonne tarte à la rhubarbe. Pendant que je prépare la pâte, allez récolter les tiges. Epluchez-les et découpez-les en morceaux. N’oubliez surtout pas le sucre.
Je vous promets que tout à l’heure, vous vous lécherez les babines.
Tiens, il paraît qu’il y a déjà du muguet. Nous pourrions aller faire un tour à vélo dans la grande forêt de la Hardt.

Le muguet, lui aussi, fait partie de mes souvenirs d’enfance. A l’époque, nous n’étions pas très riches. Nous n’avions pas de voiture. Nous partions sur nos bicyclettes.
Le mois de mai est tout en douceur. Les fleurs embaument l’air. Dans la forêt, brille le vert tendre des nouvelles feuilles et là-bas, au loin, s’élève le tintement des cloches d’une église.
Quand je vous disais qu’il ne faut pas grand chose pour être heureux !

Arrivés dans la forêt, on posait les vélos contre un arbre et l’on partait à la cueillette du muguet. Quand on entendait le chant du coucou, il y en a toujours un qui demandait :
« Hasch Gàld em Sack ? »
- Tu as des sous dans la poche ?
« Wurum ? »
- Pourquoi ?
« Wenn da dr Kuckuck hersch und Gàld em Sack hasch, so wersch rich »
- Quand tu entends le coucou et que tu as de l’argent dans tes poches, tu seras riche.

J’ai souvent entendu le coucou, avec ou sans argent dans mes poches, et je suis riche, riche de tous mes souvenirs de bonheur.

Quand nous avions ramassé assez de muguet, nous en faisions des bouquets liés avec un brin d’herbe, sans oublier de mettre quelques feuilles. Cela fait plus joli, et nous rentrions sur nos vélos, le guidon orné de nos bouquets, ivres d’air pur et de bonheur.

D’après ce que m’a dit Changi, dimanche dernier, il y a eu une grosse discussion à l’Auberge du Cheval Blanc.
« Yo ! s’esch dr jungà Muller g’seh »
- Oui, c’était le jeune Muller.
- Dà kennsch nà yo. Ar well emmer dr bescht seh.
- Tu le connais, il veut toujours être le meilleur.
- So hànn sà weder à Mol gwettà.
- Ils ont de nouveau parié.
- Um Was gehts das Mol ?
- De quoi s’agit-il cette fois-ci ?
- D’r jungà Muller well à Vélorennà marchà.
- Le jeune Muller veut faire une course à bicyclette. »

En effet, pendant toute la semaine il fut question de cette fameuse course, ou, pour être plus précis, de ce fameux pari.
Le jeune Muller avait lancé un défi. Il est vrai qu’il roule bien à vélo, mais de là, à prétendre être toujours le premier, c’est un peu fort. Il y a d’autres gars costauds dans le village.
« Wer hatt gwettà ?
- Qui a relevé le pari ?
- D’r Güschti.
- Le Gustave.
- Was ?
- Quoi ?
-Yà Yà, d’r Güschti.
- Oui, oui, le Gustave.
- Dà esch yo net ganz güet em Kopf.
- Il n’est pas bien dans sa tête.

En voilà un pari. Güschti qui veut se mesurer au jeune Muller. Vous parlez d’une histoire. Enfin attendons. Qui vivra verra.

Pendant toute la semaine, on vit chaque soir Güschti qui s’entraînait sérieusement en faisant le tour du village sur son vieux vélo. Le jeune Muller s’entraîna lui aussi, mais il partait trop loin pour que l’on puisse suivre ses progrès.

La course se déroula le jeudi suivant qui tombait justement sur la fête de l’Ascension. On avait réquisitionné la camionnette de Jules pour aller déposer les deux coureurs au Lac d’Alfeld. De plus, Jules faisait office à la fois de suiveur, de soigneur et de voiture balai.
Le départ fut donné à huit heures précises, vous savez, là haut, sur le barrage. Güschti fit sensation avec son short kaki à jambes mi longues, « d’r Banania Short. » Sur la tête, il portait une casquette flambant neuve. Il avait astiqué sa bicyclette qui brillait comme un sous neuf. Et puis, il avait huilé les roulements et graissé sa chaîne. N’empêche que c’était quand même pas un vélo de course avec son « g’sundheits -Guidon » - son guidon de santé et sa cloche qui produisait un lamentable « ding dong » à faire rigoler le peuple.

A huit heures donc, le départ.
Le jeune Muller s’élance comme une fusée. Il pédale même dans la descente.
Güschti, l’air détaché et sûr de lui, monte sur sa machine et descend en roue libre.
Au bout d’une dizaine de kilomètres, le Jules, dans sa voiture balai, vient se placer à la hauteur du jeune Muller.
« S’esch güet, d’r Güschti kummt net met .»
- C’est bien, le Güschti ne suit pas.
- Awer fahr nur widerscht.
- Mais continue comme ça. »
Alors, le jeune Muller enfonce la tête dans ses épaules et pédale de plus belle. Il fait chaud et le gars sue. Mais il a la rage de vaincre.
Au bout de quarante kilomètres, il commence à fatiguer, réclame de l’eau :
« Fahr nur widerscht. Bis yetz besch d’r Erscht.
- Continue, pour l’instant tu es le premier. »

On avait fixé l’arrivée sur le « Hàrdapfelmàrkt » - sur la place du marché aux pommes de terre, en passant néanmoins par une dernière épreuve, la grimpette de la colline de Pfastatt.
Faut vous dire qu’on aurait pu se passer de cette dernière colline, car après une cinquantaine de kilomètres, ça vous coupe définitivement les jambes.
Le jeune Muller sue de plus en plus. Il a des crampes, mais le moral tient bon. Du moins jusqu’au moment où il entend le fameux « ding dong » du vélo de Güschti.
Il n’en croit pas ses oreilles, se retourne et voit, devinez quoi ?
Güschti, avec un grand sourire qui pédale frais et dispos.



Et c’est ainsi que Güschti arriva le premier. Il gagna donc la course et le pari, empochant la prime, en l’occurrence trois caisses de bière offerte par le patron de l’Auberge du Cheval Blanc.
La renommée de Güschti éclata jusque dans le journal avec un article élogieux et une photographie.
Quelques jours plus tard, Güschti invita Changi et Jules pour fêter sa victoire.

Ils mangèrent à l’Auberge du Cheval blanc, « Kengàlà und Nüdlà »- du lapin et des nouilles.
Le repas fut copieusement arrosé.
Et, quand l’alcool commença à produire ses effets, les langues se délient et l' on apprit que Güschti avait fait toute la course dans la camionnette de Jules et qu’il n’était monté en selle que juste avant la dernière montée.

Ne vous étonnez donc pas si, depuis ce jour-là, le jeune Muller ne dit plus bonjour à notre ami Güschti.

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