Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
L’amitié.



Güschti et Changi avaient à peu près le même âge. Apparemment, rien ne les prédestinait à se fréquenter.
D’un côté, Changi, l’intellectuel, le poète à la vie réglée par le rythme scolaire ; Changi toujours à courir après le temps.
De l’autre, Güschti, le bon à tout faire, grand buveur de bière devant l’Eternel.

Qui a dit que les extrêmes se rejoignent ?
Celui-là ne pensait pas si bien dire, car Güschti et Changi s’étaient liés d’amitié.

Cela était arrivé tout naturellement. Vous vous souvenez : le chauffage de l’école. Et bien, c’est à cause du chauffage que tout a commencé.
Chaque matin, Güschti venait refaire le plein du poêle à mazout de l’école. Il veillait scrupuleusement à ne pas renverser la moindre goutte.
« d’r Mazout schtenkt. »
- Le mazout pue. Rien ne vaut les vieux poêles à feu continu d’autrefois.

Quand Güschti arrivait à l’école, Changi était généralement en train de préparer ses tableaux.
Alors, son travail effectué, Güschti venait s’enquérir du programme de la journée.
« wass gets hetta ? »
Intraduisible ou alors du genre “quel est le menu d’aujourd’hui ?"
Alors Changi posait sa craie et expliquait le pourquoi de telle ou telle leçon comme s’il devait se justifier.

Parfois Güschti apportait une lettre de la Mairie, un mot qu’il irait proclamer tout à l’heure dans le village.
Comme il avait appris le français en première langue étrangère, tout de suite après son dialecte alsacien natal, il butait parfois sur un mot un peu plus difficile. Ou alors il se méfiait, surtout depuis le jour où un plaisantin avait subrepticement corrigé en cachette un mot du maire.
Ce jour là, Güschti avait annoncé le plus sérieusement du monde :
« que les jeunes filles en âge de vêler devaient se faire connaître à la Mairie. »

Cela ne vous fait pas rire.
Bien sûr, j’ai oublié que vous ne comprenez pas bien notre dialecte.
Alors sachez que vêler est la traduction directe, phonétique et naturelle du verbe voter.



Mais cette histoire avait bien fait rire les villageois. Si bien d’ailleurs qu’on la raconte encore régulièrement au Cheval Blanc, surtout en période électorale.
N’oubliez pas de vêler. Mais c’est une vieille histoire et quand on l’a raconte devant l’intéressé, Güschti coupe court en déclarant :
« Ech redd wie m’r d’r Schnawel g’wagsà esch. »
- Je parle de la manière dont a poussé mon bec.

Suite.

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