Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
Le mangeur de Kummis.



On n’a pas toujours rigolé dans le village. Il y eut des périodes tristes comme les années de guerre.

Les fils étaient partis, mobilisés par l’armée française. Ils avaient été les acteurs de la « drôle de guerre » dans les villages du bord du Rhin.
De l’autre côté du fleuve, les Allemands, les copains. On se faisait signe chaque matin.
Pourquoi se battre contre des pays ? Ce n’est pas un fleuve qui va nous séparer. Et puis, on se comprend, même si on ne parle pas tout à fait le même dialecte.
Et puis un jour, ce fut l’accident. Aujourd’hui, on parlerait de bavure.
Comme chaque matin, on salua les copains d’en face.
Une balle qui siffle. Un homme qui s’effondre.
Le premier mort de la guerre.
On avait relevé le bataillon allemand pendant la nuit. Maintenant, on faisait face à des étrangers, à des barbares fanatisés.
Le haut commandement ne pouvait continuer à tolérer cette guerre d’opérette.

Les Allemands avancèrent. Les Français reculèrent d’autant.
Mais les Allemands pressèrent le pas, et nos gamins furent encerclés quelque part dans la plaine, pas trop loin de leurs patelins.

Alors ce fut comme un grand troupeau dans un pré entouré de barbelés. Mais c’était un troupeau d’hommes : des hommes découragés, démoralisés. Ne leur avait-on pas distribué des fusils pour lesquels il n’existait même pas de munitions !
Ce ne sont pas les Allemands qui battirent nos garçons, mais plutôt l’administration française. La sacro-sainte administration. Celle qui avait fait construire une ligne de forteresses imprenables, en oubliant qu’il suffisait de les contourner.

On sut rapidement que nos hommes manquaient de nourriture. Alors ce furent les femmes qui se mobilisèrent à leur tour, sur leur vélo. Elles emportaient des vivres pour calmer les appétits.
Quand la France fut définitivement vaincue, on se demanda que faire avec les Alsaciens, ces « demi-Français. » Et cela est pour nous, croyez-le moi, une véritable injure.
Et bien les Alsaciens furent démobilisés. Oh ! pour quelques semaines à peine.
Ensuite, ils furent mobilisés une seconde fois, mais par les Allemands.
Il y eut bien quelques résistances çà et là. Mais la machine de guerre allemande ne pouvait tolérer les grains de sable.
Alors, on fusilla.
Et nos garçons se soumirent, par la force. Ils n’avaient pas le choix.
Car on s’en prenait aux familles.
Ce furent les « Malgré nous

Les Français ne comprirent pas.
Les Allemands se méfiaient de ces nouveaux soldats et, pour éviter toute tentation de fuite, ils les envoyèrent très loin, sur les fronts de l’Est, en Pologne, en Roumanie. En Russie aussi.
Et nombreux furent ceux qui ne revinrent pas.
Les femmes pleurèrent et les vieillards devinrent encore plus tristes.
Dans les écoles, nos enfants apprirent l’allemand, désormais langue officielle.
Et l’on interdit tout ce qui rappelait la France.
Les drapeaux tricolores furent cachés dans les matelas. Le port du béret, coiffure jugée trop française, fut interdit.
On débaptisa même les gens. C’est ainsi que les « Roger » furent appelés « Rudiger » ce qui fit rire, car « Rudiger » signifie atteint de gale en dialecte.
On déboulonna les statues. On démonta les cloches des églises pour les fondre et en faire des canons. Vous pensez, être tué par une cloche !
On alla même jusqu’à récupérer la moisissure qui tapisse les murs des caves. Elle contenait, paraît-il du salpêtre qui entre dans la composition de la poudre.
Dans un premier temps, les Alsaciens courbèrent le dos et puis, parce qu’il faut bien survivre, on s’organisa.
Ce fut l’époque du marché noir. Des années où l’on payait non seulement le prix fort, mais où il fallait de plus faire un don à celui qui daignait vendre.
Il reste de cette période des souvenirs amers bien ancrés, des rancunes tenaces que l’on régla après la guerre.
Mais c’est aussi à cette époque, que les Alsaciens entrèrent en résistance.
Oh ! elle fut parfois violente, d’autrefois un peu moins, jouant plutôt sur le ridicule, chaque fois que cela était possible.
Tiens une anecdote.
A Mulhouse, la rue principale s’appelle la Rue du Sauvage.
Quel sauvage ?
Et bien il n’y eut jamais de sauvage.
Le sauvage en question, c’était la traduction, effectuée à l’époque de la première guerre mondiale du nom « Wildemann. »
En 1914, la rue s’appelait rue Wildemann. Un inconnu célèbre. Après la guerre, on traduisit le nom de la rue. Wildemann signifie sauvage. La rue fut donc appelée rue du Sauvage.
Quand les Allemands revinrent pour la seconde fois, ou mieux pour la troisième fois – faudrait quand même pas oublier 1870 - ils se contentèrent de baptiser la
rue « Adolf Hitler Strasse. » Et puis quand je dis qu’ils se contentèrent, c’est bien vrai, car ils clouèrent la nouvelle plaque sous l’ancienne. Pendant la nuit, un plaisantin passa un coup de pinceau sur le mot Strasse et, le lendemain, tout le monde rigolait en douce, cela va de soi, car on pouvait lire : « Rue du Sauvage Adolf Hitler. »
Ce n’est certes pas un acte très héroïque, mais les habitants rirent et cela fit du bien. Surtout en ce temps-là.

Toute allusion à la France était prestement réprimée.
Mais rien ne vous empêche de cueillir un gros bouquet de marguerites, de bleuets ou de coquelicots bien rouges.
Fleurs anodines, toutes simples.
Mais il suffisait de se promener côte à côte, dans le bon ordre, pour que fleurissent l’espace de quelques instants, des drapeaux français éphémères.
C’est également à cette époque, que les gens se serrèrent les coudes.
On se regroupait en sociétés et pas toujours pour faire de la musique.

On m’a raconté une histoire de ce temps-là. Je ne sais pas si elle est vraie, mais elle est belle et, si vous avez le temps, je vais vous la raconter.

Voyant que les habitants étaient tristes, les Allemands avaient décidé d’organiser des soirées avec bien sûr, une arrière-pensée de propagande.
C’est ainsi que l’on décida d’offrir un spectacle aux villageois. Mais on n’avait pas les moyens. Alors on prit ceux du bord.
On recruta des volontaires. Volontaires pour chanter, réciter, jouer une saynète improvisée ou faire un numéro quelconque.
Un officier allemand prenait les inscriptions.
On lui présenta un homme qui lui annonça qu’il connaissait quelqu’un qui était capable de manger à la file cinq « Kummis »
Faut vous dire que le « Kummis » était un pain. Un pain sans blé.
Un pain à base de farine de marrons. Un pain de couleur brunâtre d’une telle densité qu’il vous fallait la journée entière pour digérer une petite tranche.
Aujourd’hui, le « Kummis » servirait de briques pour construire un garage ou un poulailler, mais à l’époque du rationnement, on l’avalait quand même.
Manger cinq « Kummis », c’était inimaginable si bien que le numéro fut gardé pour faire le clou du spectacle.

Le jour venu, les acteurs entrèrent en scène.
Pour un soir, on oublia les soucis ou l’on fit semblant. Je ne cherche pas à savoir.
Quand le mangeur de « Kummis » entra en scène, ce fut le silence.

Et un, et deux, au troisième, son appétit sembla baisser un peu. Il eut du mal à le finir proprement. Il cala au quatrième.
Après un instant de surprise et de rigolade, la salle tomba dans un silence pesant quand l’officier allemand monta sur la scène.

« Regrettable ! Très regrettable. Vous vous moquez de nous Monsieur. Vous vous moquez du pain allemand qui vous nourrit. Je vais vous faire fusiller. »

Il avait une voix à faire peur.
L’affaire connut son dénouement quand l’entraîneur, vous savez, celui qui avait présenté le mangeur de « Kummis », monta à son tour sur la scène.
Le pauvre homme tremblait. Il semblait néanmoins de bonne foi quand il déclara :
« Je vous le jure, Monsieur l’officier, je vous le jure qu’il peut manger cinq Kummis. Tenez, il n’y a pas une demi-heure, je l’ai entraîné, et il les a tous mangés. »

Ce fut l’explosion. L’hilarité commune. On se tapait sur les cuisses.

Peut-être que cet officier-là n’était pas méchant au fond car il participa à la rigolade générale.
“ Ach, ces Alsaciens !“

N’empêche que le gars l’avait échappé-belle .
L’histoire est entrée dans les annales et l’on en rigole toujours, quand il n’y a rien de mieux, le dimanche, après la messe, à l’Auberge du Cheval Blanc.



à suivre
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