Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
Salbst g’macht
Fait soi-même.

D’ Ranta !
La retraite !

En voilà une bonne chose que l’invention de la retraite. C’est vrai qu’elle n’est pas bien grosse la retraite, mais avant son invention, les gens été obligés de se débrouiller autrement.

Il y a ceux qui réglaient le problème en faisant plein d’enfants. Les familles nombreuses étaient choses courantes car avec beaucoup d’enfants, on pouvait toujours se dire que dans le lot, il y en aurait bien un ou deux qui s’occuperaient des parents âgés.

Et puis, il y avait aussi les familles où le père était « assis sur l’héritage » et régnait en véritable tyran sur toute la famille.
« Wenn er a Mohl nemma do ben, so machen n'r wass’r wann !

Quand je ne serai plus là vous ferez ce que vous voudrez.

Une autre façon de pallier aux avatars financiers consistait à faire beaucoup de choses soi-même.
Salbst g’macht – fait soi-même.

Alors c’est de tradition séculaire que l’on fait ses confitures, ses conserves, son vin quand on a des vignes, son Schap’s quand on a des arbres fruitiers. On refaisait les peintures de la maison : normal ! On ressemelait aussi les chaussures que l’on gardait
Biss sa fu da Bei keiya
Jusqu’à ce qu’elles tombent des pieds. !

Et il en était pareil pour toutes choses. On économisait partout où l’on pouvait. Economies parfois sordides qui consistait à remettre dans la boîte une allumette déjà utilisée et qui pouvait à l’occasion servir à rallumer un gaz en prenant le feu sur un autre.

Voilà, c’est ça les Alsaciens, les vrais, du moins ceux qui ont vécu deux guerres et qui ont entendu parler de la troisième, c’est-à-dire en réalité la première en 1870 !

Si les gens étaient économes, on ne peut pas dire pour autant qu’ils étaient pingres, car ils savaient à l’occasion, donner de grandes fêtes comme pour un mariage ;
Awer s’kummt nur ei Mohl em Làwa vor.
Mais cela n’arrive qu’une fois dans la vie.
Théoriquement bien sûr.

Les gens savaient également se montrer solidaires, et, quand le voisin avait trop de travail, quand il était à la bourre, on ne rechignait pas à lui donner un coup de main.
A charge de revanche, évidemment.

Ça c’était dans le temps. Maintenant les gens sont devenus de plus en plus individualistes. Vous voulez que je désigne le coupable : la télévision.
Au début, il n’y avait qu’un type de quartier qui possédait un poste de télévision. Ce n’était pas seulement une question d’argent, non, le type était radio amateur et savait bricoler
Alors il invitait volontiers les gens du voisinage. Alors, le samedi soir, quand il faisait beau, chacun saisissait une chaise de cuisine, la mère prenait la tarte aux mirabelles qu’elle venait de préparer et on allait chez le père Edel voir la télévision. Les gens étaient assis dans la cour, en rangées devant le poste qui trônait sur une table.
On regardait. On commentait. On discutait. Et puis on rentrait chez soi. La télévision, au départ, jouait son rôle de fédérateur.
Maintenant chacun possède un poste de télé, voire souvent deux. On se bat pour savoir quel programme regarder. Les gosses vont regarder la télé dans leur chambre, le mari suit le match de foot pendant que la femme aimerait regarder un film romantique.
Fini le rôle fédérateur. La télévision fait éclater les familles.

Mais nous parlions de retraite, il me semble. Revenons à nos moutons. Donc pour améliorer sa retraite, Güschti avait accepté de garder le bébé de la Catherine qui devait rendre visite à sa tante. Elle avait bien signalé à Güschti que le bébé sortait de bronchite et qu’il était encore fragile de ce côté-là.

Garder des bébés ce n’était pas la tasse de thé de Güschti, mais la Catherine lui avait dit qu’il pouvait se servir dans la bouteille de Schnap’s ce qui, à côté du billet glissé en douce dans sa main, n’était pas un avantage négligeable et Güschti avait donc accepté.

C’était au mois de février. Il faisait encore relativement froid. Dans les maisons anciennes, les toilettes se trouvent tout naturellement au fond du jardin. Question d’odeur peut être…
Güschti gardait donc le bébé, quand il fut soudain pris d’une envie… dont l’origine remonte à la bonne choucroute qu’il avait mangée copieusement la veille.
Il n’était pas question de sortir aux toilettes et de laisser le bébé tout seul. Alors Güschti " fit pour un bien"
Il s’assit sur le pot de chambre préparé pour le bébé au cas où…
Et ce fut un grand soulagement.

Seulement, l’affaire finit mal.
Car Güschti venait tout juste de remonter son pantalon, quand la Catherine revint de la ville. Pris de panique, Güschti prit le bébé et le mit sur le pot.

Vous connaissez les mamans, la sensibilité de leur nez. Catherine se précipita sur son gamin et le souleva.

Elle poussa un cri devant la taille de la chose.

C’est le bébé qui a fait ça ?
Ya ! ya ! Salbst g’macht
Oui Oui, du fait soi-même.

Pour terminer cette histoire vraie, comme toutes celles que je vous raconte, je pourrais vous dire que le bébé entra dans le livre des records.
Mais on n’avait pas encore inventé le livre des records.

Catherine appela les voisins pour faire constater la chose et parce qu’elle avait un peu peur que le bébé ne soit disons « en avance sur son âge ».

Toujours est-il que depuis ce jour-là le bébé reçu un surnom qui le suivra toute sa vie.

On l’appela « Deckwurst » nom qui désigne, la grosse saucisse qui a fait la renommée de la charcuterie alsacienne.



à suivre.

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