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Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
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D'r Schnaps.
L'alcool blanc Attention ! Ce nest pas par un quelconque chauvinisme que jaffirme que lAlsace est un beau pays. Beau oui, mais aussi un bon pays. Bon pour ses habitants. Un pays généreux sur lequel on peut compter. Dailleurs on ne se souvient daucune famine, du moins à cause de la nature. Si manques il y eut, cest plutôt à cause de la folie guerrière des hommes. Mais à cause de la nature : ça jamais. Dailleurs, vous navez quà faire un petit tour chez nous pour vous en rendre compte. Tenez, venez fin août ou début septembre. Vous verrez les arbres fruitiers tellement généreux que si on ne soutenait pas leurs branches par un quelconque système détayage, et bien, ils se déchireraient littéralement. Tellement il y a de fruits. Bien sûr, il y a des années avec une légère baisse de rendement. Cest quand lhiver a duré un peu trop longtemps, ou alors quand il est revenu par surprise pour geler les arbres un peu trop précoces. Mais quand il y a des fruits, alors il y en a plein. Ce nest donc pas étonnant que les Alsaciens aient toujours été de grands bouilleurs de crus. Chaque famille possède son alambic, et, dans la cave, il y a toujours quelques tonneaux qui contiennent cerises, mirabelles ou quetsches qui, une fois distillées, se transformeront en alcools blancs du même nom. Une véritable alchimie avec ses secrets bien gardés. Chaque bouilleur de crus possède ses recettes, ses tours de mains quil léguera, peut-être, mais ce nest pas sûr du tout, à ses enfants. Dans les greniers dorment les grandes bonbonnes en verre qui contiennent le précieux liquide. « A Schnaps kat net schadà. » - Un schnaps ne peut pas nuire. Telle est la devise. Dailleurs leau de vie porte bien son nom. Elle conserve les fruits. En serait-il autrement des hommes ? Il ny a quà voir d'r Üschen. - Eugène -. Avec ses 95 ans, il boit chaque matin un verre à moutarde plein de schnaps. Alors laissez-moi rire quand les médecins, ces blancs-becs, veulent nous faire la morale ! Changi et Güschti sont absolument daccords, ce qui narrive pas souvent. Mais quand on parle du schnaps, cest sacré. Le schnaps, cest comme le sang du pays, affirme Güschti. Malheureusement, il y a toujours eu des abus. Alors les parisiens, ceux du gouvernement, « d Wàlschà » les Français de « lintérieur » - prennent des décisions complètement erronées. Ils se sont mis en tête quil fallait lutter contre lalcoolisme en limitant les droits des bouilleurs de crus à quelques litres par individu ou alors vous passez à la caisse. Ces Messieurs des impôts ne vous ratent pas. Ils ont également décidé que le droit de distillation ne serait plus héréditaire et que seuls les individus dûment répertoriés auraient le droit de distiller, et ceci uniquement jusquà leur mort. Cette décision arbitraire entraîna inéluctablement plusieurs conséquences. Dabord, on entoura les papys dun surcroît daffection afin quils vivent le plus longtemps possible. Et puis, les petits malins donnèrent au petit dernier le même prénom que celui de lancêtre ce qui permettait, du moins pour un certain temps, de laisser planer un doute. Mais, comme on continuait à distiller en fraude, les habitants furent invités, si jose dire, à déposer le grand tuyau qui relie lalambic au refroidisseur, pièce on ne peut plus stratégique, à la Mairie. On sortait les tuyaux quand on le voulait. Mais seulement entre le lever et le coucher du soleil. Ne vous étonnez donc pas si le 21 juin, le jour le plus long, le village était pris dune soudaine frénésie. Dès six heures du matin, on venait récupérer le fameux tuyau à la Mairie, et Güschti, le coeur lourd, jurait, car lui navait plus le droit de distiller depuis que le grand-père avait eu la mauvaise idée de manger les pissenlits par les racines. Güschti avait bien essayé de se mettre du côté des bouilleurs de crus en déclarant à qui voulait lentendre, que cette loi était inadmissible. Cela ne lui servit à rien. Pas la moindre bouteille pour lui. Tous des ingrats ! A force de tirer sur un élastique, il finit par se casser. Alors Güschti décida que la plaisanterie avait assez duré. Et, comme on approchait justement de la date fatidique, il passa plusieurs soirées à cogiter. « Was hasch Güschti ? Esch s dr net güet ? » - Quas-tu Güschti ? Tu ne te sens pas bien ? « Besch stell, ech dànk. » - Tais-toi, je pense. Et voici donc le 21 juin. Une belle journée. Une journée importante. Les petits malins ont allumé le feu sous la cuve dès quatre heures du matin, avec du bois quils gardaient depuis plusieurs années, pour quil soit bien sec. Dans les maisons, les chaudières ronflent déjà sérieusement. Mais, comme personne ne veut mettre la puce à loreille du voisin, on demande à la femme dapporter des serviettes mouillées pour boucher le trou, pour enfermer les odeurs dénonciatrices. A six heures moins le quart, cest une véritable foule devant la Mairie. Alors Güschti arrive tout gonflé par son importance. Un observateur un peu plus attentif aurait certainement remarqué son oeil gauche : le mauvais oeil. Alors, comme six heures sonnent à lhorloge de léglise, Güschti remet les tuyaux bien malgré lui. Cest la ruée. On file à vélo, à mobylette ou à pieds emportant le précieux tuyau. « A six heures cinq, je vous le jure, lalcool coulera. Je te ferais bien quelques litres en douce. » Pourtant, ce jour-là, Güschti avait refilé la guigne à tout le village. Quand je vous disais quil avait le mauvais oeil. Vers six heures et quart, Güschti se promène nonchalamment dans la Grand-Rue, en sifflotant pour ne pas être remarqué. Tu parles ! Il sarrête devant la maison dArmand. « Gehts ? Laufts ? » - Ca va ? Ca coule ? Et Armand de jurer comme un diable. « Ech verstand net. » - Je ne comprends pas. Alors Güschti sapproche. « Was esch los ? » - Que se passe-t-il ? « Slauft net. » - Ca ne coule pas. « Hasch vellecht làtzà Berà ? » - Tu as peut-être de mauvaises poires. Oder d'r Kessel esch verhàxt. » - Ou la chaudière est envoûtée. « Weis net. » - Je ne sais pas. Alors Güschti propose ses services. Il se souvient justement que cela était déjà arrivé. Dailleurs « d'r Grosvater » - le grand-père - lui avait appris un secret pour désenvoûter les chaudières. Mais pas pour rien. Comme dédommagement, il faut au moins deux litres de schnaps. Et puis ça ne peut se faire quentre lui et la chaudière, sans témoin. Alors, pressé par le temps, Armand accepte malgré lui. Seul dans la buanderie, Güschti démonte le tuyau et retire la bouchon de mousse quil avait déposé lui-même, et prononçant à haute voix des paroles magiques et incompréhensibles, il appelle le Armand. « Yetz laufts ! » - Maintenant ça coule. Rien ne vaut le savoir des anciens. « Awer vergesch net mie Schnaps » - Mais noublie pas mon schnaps. Quand on tire trop sur un élastique... Ce jour-là, Güschti tira trop. Le Armand navait rien osé dire : peur du ridicule. Mais Güschti, voulant trop bien faire avait bouché tous les tuyaux. Cela finit par se savoir. Les habitants ne sont pas franchement mauvais, mais ils ont la vengeance tenace. Güschti croyait laffaire classée quand, quelques jours plus tard, il reprit ses activités, comme de coutume. Ce jour-là, son Solex sembla comme envoûté. Il pétait dans tous les sens. Faut vous dire, Monsieur, que les habitants avaient vidangé le réservoir et refait le plein avec de la pure mirabelle. Tout le monde rigola et quand Güschti fut revenu de sa surprise, Armand lui déclara : « Hasch noch Chance. DMirabel esch a Steiobst. Hàtsch kennà d'r gicleur versttupfà ! » - Tu as encore de la chance. La mirabelle est un fruit à noyaux. Tu aurais pu boucher ton gicleur. D'r Güschti en resta bouche bée. à suivre |
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