Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul

D’r Bery.

Albert


Dans le village, les hommes sont paysans. Cela est normal pour un village. A l’époque, on ne distinguait pas encore officiellement « d’Grosbürà » et les « Kleinbürà » , les gros paysans et les petits paysans.
On était simplement paysan : paysan normal. On ne cherchait pas de complications, là où il n’y en a pas. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de distinctions et que tout le monde logeait à la même enseigne. Allez vous promener dans la Grand-Rue. Devant chaque ferme, s’élève un tas de fumier. Là, où vous verrez le plus gros tas de fumier, soyez sûr que c’est bien là qu’habite le paysan le plus riche.

Mais quand on est paysan, on ne montre pas sa richesse. Cela ne se fait pas. Du moins pas ostensiblement. Pourtant, je vous encourage à creuser la question.
Tiens, si vous alliez faire un tour à l’église.
Vous verrez que les bancs portent des plaques en laiton. Sur ces plaques, vous trouverez les noms des familles. Drôle d’idée me direz-vous, de marquer sa place, de réserver en quelque sorte. Il y a des mauvaises langues qui prétendent que cette pratique permet au curé de compter ses moutons et d’arrondir ses fins de mois. Allez savoir !

Un paysan « normal » est condamné à produire de tout pour subvenir aux besoins de sa famille. A vrai dire, les gens d’aujourd’hui se permettraient d’affirmer qu’en faisant de tout, on ne fait rien de bien car rien n’est vraiment rentable. Mais c’est parce que maintenant on pense avant tout à l’argent. A l’époque, les gens étaient moins exigeants. Ils avaient d’abord le soucis de remplir leur estomac et aussi les caves et les greniers, pour qu’on ne manque de rien.
Chaque paysan cultivait donc un peu de blé pour la farine et les poules, des pommes de terre pour les hommes et les cochons, du fourrage pour les bêtes et de la vigne. Car chacun faisait son vin. Ajoutez quelques arbres fruitiers, et vous pourrez cueillir des fruits et distiller un peu de « Schnaps » - de l’alcool.
La viande, c’était un autre problème. On attendait généralement qu’une vache soit bien âgée et qu’elle ne produise plus de lait pour la manger. Heureusement qu’il y avait le cochon. Un cochon, ça s’élève avec les restes. C’est pas cher et puis, le cochon, c’est de la viande pour paysan, des saucisses pour la choucroute et du lard pour l’hiver.
Comme on ne peut quand même pas manger du cochon tous les jours, on élevait des lapins et des poules, pour améliorer l’ordinaire.
Les gens ne faisaient pas la fine bouche. « A güeta Suppà wu d’r Leffel schteh blibt » - une bonne soupe, si épaisse que la cuiller tient debout toute seule - cela calme les plus gros appétits.
Le lait, on le boit bien sûr ou alors on en fait des fromages. Ça, c’est le travail des femmes.
Il faut d’abord faire cailler le lait après avoir prélevé la crème dont on tire le beurre. Puis, on découpe le lait caillé et on le met dans des moules en bois. Il faut attendre pour que le petit lait s’égoutte. Les fromages se tassent de plus en plus. Quand ils ont atteint la bonne consistance, on les démoule.
Ils ont alors un teint blafard avec un coeur comment dire ? crayeux. On ne peut ni les manger, ni les vendre. Il faut les affiner. Pour cela, ils séjournent dans la cave. Chaque soir, avant de se coucher, la femme lave ses fromages avec de l’eau salée. Elle les retourne. Au bout d’un séjour de plusieurs jours, voire de quelques semaines, les fromages dégagent une odeur caractéristique. Ils sont à point.
Le problème avec les fromages, c’est qu’ils attirent les mouches et les souris. Pour arrêter les mouches, il suffit d’équiper les fenêtres d’un grillage fin. Contre les souris, il faut un chat, mais un chat n’aimant pas les fromages. J’ai connu des « Rolli » -des matous - qui prenaient plaisir à goûter l’un après l’autre, tous les fromages. Essayez toujours de vendre un fromage quand il manque un bout.
Tiens, cela me fait penser à « Màrtàlà » - la Marthe. Elle avait trouvé une combine pour sélectionner ses chats.
Quand la chatte faisait une portée, Màrtàlà attendait quelques jours. Et, quand les petits étaient sevrés, elle les invitait en quelque sorte à un petit festin. Au menu : du fromage. Malheur au chaton qui prenait du plaisir à la dégustation. Il finissait au fond du torrent, dans un sac lesté d’une lourde pierre.
Une « sans coeur » me direz-vous. Je voudrais voir votre tête, si après quelques semaines de travail, vous trouviez vos fromages entamés.
Passons.

Du pain, de la soupe, de la viande, du vin. Et les légumes ? Et bien, ce sont encore les femmes qui étaient chargées de cultiver le potager. Et, chez nous, les potagers ont belle allure. Faut vous dire que le fumier et le purin ne manquent pas. Rien que du naturel. Ça ne peut pas vous faire de mal.

Les hommes se réservent la fabrication du vin. On ne rigole pas avec le vin. Le vin c’est sérieux. Alors, en automne, on récolte les raisins. Quand il n’y en a pas trop - nous ne sommes quand même pas dans le vignoble -, on trie les grappes. On enlève les grains moisis. On foule, et puis l’on presse. Le jus va fermenter dans les tonneaux. Après quelques semaines, le vin se décante tout seul, sans artifice, et l’on obtient généralement une piquette tellement acide que je l’ai baptisée « le chasse cousin .»
Alors, pour améliorer le vin, on rectifie en douce. L’autre jour, « Üschen » - le Eugène - s’est fait pincer par sa femme. Voilà des années, qu’il prend chaque matin, dix sucres pour son café. Un sucre pour le café, le reste dans sa poche, direction le tonneau de vin. Quand la femme a enfin compris, elle a donné de la voix. Mais «Üschen » lui a dit :
« Kasch yo Wi kauïffà, wenn minner net güet genüà esch .
- Si mon vin n’est pas assez bon, tu n’as qu’à en acheter. »

Mais réflexion faite, et compte tenu de la dépense, la femme s’était résignée. Le sucre, ça revient moins cher.

Pas de moutons dans le village. Ce sont de sales bêtes qui vous arrachent l’herbe avec les racines. Et puis, le mouton, ça fait pauvre.
Par contre, « d’r Bery » - le Albert - a voulu se distinguer en élevant des chèvres. On n’aime pas les chèvres. C’est un animal qui se permet parfois des familiarités. Et puis le bouc, ça pue carrément. Heureusement d’ailleurs que Béry habite au bout du village.
Les chèvres ça sert à quoi ? Chez nous, on n’aime pas le lait de chèvre et le fromage de chèvre n’est pas alsacien. Reste la viande. Les gens font tout un tralala avec un « Kitzàlà » - un chevreau. Moi, je préfère une bonne côtelette de porc ou un morceau de lard. La viande de « Kitzàlà » c’est trop jeune. Ça n’a pas de goût.

Toujours est-il que le « Béry » a quand même voulu tenter l’expérience. Il a donc acheté un couple. Au bout de quelques mois, la chevrette était pleine, et voilà qu’un soir, Güschti passa chez Béry.
- « S’esch Zitt. Dinni Geis bekummt s’Junga.
- Il est temps ; ta chèvre va mettre bas.
- Müesch d’r Vehdokter hohlà.
- Il faut appeler le vétérinaire. »

L’homme arriva dans sa petite voiture noire. Une Peugeot 201. C’était une belle voiture pour l’époque.
« Meinsch à Saïffakeschtla.
- On dirait une caisse à savons ! »
Il faisait déjà sombre quand le vétérinaire entra dans l’étable.
A l’époque, on était très économe. Pas question d’installer l’électricité dans une étable.
« Was noch ! »
- Quoi encore.
De l’électricité pour les bêtes ! Il ne manque plus que cela.
Béry prend une lampe-tempête. Il allume la mèche, descend le verre de protection et les deux hommes se mettent au travail.
L’accouchement se passe bien. En voyant le petit chevreau, Béry qui est un grand sentimental, écrase une larme.
« As esch doch schehn. »
- Il est quand même beau.
Seulement le vétérinaire décide de donner une piqûre à la mère. Une piqûre contre les douleurs postnatales.
Il faut vous dire que le Béry a une sainte horreur des piqûres surtout depuis son service militaire. Il avait été incorporé de force par les Allemands et les Allemands ne faisaient pas le détail. Ils avaient obligés tout le bataillon à se mettre torse nu. Et vas-y. Chacun a été vacciné d’un grand coup de piqûre dans le dos.
Rien que d’y penser, Béry sentait encore la douleur. Il a peur, vraiment une trouille bleue de tout ce qui tourne autour des piqûres.
Et voilà que le vétérinaire lui demande de tenir la chèvre.
Faut voir le tableau : Béry tenant d’une main tremblante la lampe tempête et de l’autre main la chèvre. L’animal se débat. Le docteur vise bien, mais la seringue dérape et s’enfonce dans le bras du Béry. Celui-ci gueule comme un cochon que l’on égorge. Mais, malgré les excuses du vétérinaire désolé, Béry a pris l’injection destinée à la chèvre.

Il dormit d’un sommeil agité et raconta ses malheurs à Güschti, le lendemain matin.
Comme Güschti sait tirer partie de toutes les occasions, et comme l’odeur des chèvres l’incommode, vu que Béry et Güschti sont justement voisins, Güschti déclara :

« Hasch noch Chance wenn dà lavàndig d’r vu kummsch
- Tu as encore de la chance, si tu t’en tires vivant ».

Le Béry blêmit. Il connut quelques semaines difficiles, guettant les moindres symptômes.

Toujours est-il que quelques mois plus tard, on ne parla plus de chèvres.
L’affaire était classée.

à suivre

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