Dr Bery.
Albert
Dans le village, les hommes sont paysans. Cela est normal pour un village. A lépoque, on ne distinguait pas encore officiellement « dGrosbürà » et les « Kleinbürà » , les gros paysans et les petits paysans.
On était simplement paysan : paysan normal. On ne cherchait pas de complications, là où il ny en a pas. Cela ne veut pas dire quil ny avait pas de distinctions et que tout le monde logeait à la même enseigne. Allez vous promener dans la Grand-Rue. Devant chaque ferme, sélève un tas de fumier. Là, où vous verrez le plus gros tas de fumier, soyez sûr que cest bien là quhabite le paysan le plus riche.
Mais quand on est paysan, on ne montre pas sa richesse. Cela ne se fait pas. Du moins pas ostensiblement. Pourtant, je vous encourage à creuser la question. Tiens, si vous alliez faire un tour à léglise.
Vous verrez que les bancs portent des plaques en laiton. Sur ces plaques, vous trouverez les noms des familles. Drôle didée me direz-vous, de marquer sa place, de réserver en quelque sorte. Il y a des mauvaises langues qui prétendent que cette pratique permet au curé de compter ses moutons et darrondir ses fins de mois. Allez savoir !
Un paysan « normal » est condamné à produire de tout pour subvenir aux besoins de sa famille. A vrai dire, les gens daujourdhui se permettraient daffirmer quen faisant de tout, on ne fait rien de bien car rien nest vraiment rentable. Mais cest parce que maintenant on pense avant tout à largent. A lépoque, les gens étaient moins exigeants. Ils avaient dabord le soucis de remplir leur estomac et aussi les caves et les greniers, pour quon ne manque de rien.
Chaque paysan cultivait donc un peu de blé pour la farine et les poules, des pommes de terre pour les hommes et les cochons, du fourrage pour les bêtes et de la vigne. Car chacun faisait son vin. Ajoutez quelques arbres fruitiers, et vous pourrez cueillir des fruits et distiller un peu de « Schnaps » - de lalcool.
La viande, cétait un autre problème. On attendait généralement quune vache soit bien âgée et quelle ne produise plus de lait pour la manger. Heureusement quil y avait le cochon. Un cochon, ça sélève avec les restes. Cest pas cher et puis, le cochon, cest de la viande pour paysan, des saucisses pour la choucroute et du lard pour lhiver.
Comme on ne peut quand même pas manger du cochon tous les jours, on élevait des lapins et des poules, pour améliorer lordinaire.
Les gens ne faisaient pas la fine bouche. « A güeta Suppà wu dr Leffel schteh blibt » - une bonne soupe, si épaisse que la cuiller tient debout toute seule - cela calme les plus gros appétits.
Le lait, on le boit bien sûr ou alors on en fait des fromages. Ça, cest le travail des femmes.
Il faut dabord faire cailler le lait après avoir prélevé la crème dont on tire le beurre. Puis, on découpe le lait caillé et on le met dans des moules en bois. Il faut attendre pour que le petit lait ségoutte. Les fromages se tassent de plus en plus. Quand ils ont atteint la bonne consistance, on les démoule.
Ils ont alors un teint blafard avec un coeur comment dire ? crayeux. On ne peut ni les manger, ni les vendre. Il faut les affiner. Pour cela, ils séjournent dans la cave. Chaque soir, avant de se coucher, la femme lave ses fromages avec de leau salée. Elle les retourne. Au bout dun séjour de plusieurs jours, voire de quelques semaines, les fromages dégagent une odeur caractéristique. Ils sont à point.
Le problème avec les fromages, cest quils attirent les mouches et les souris. Pour arrêter les mouches, il suffit déquiper les fenêtres dun grillage fin. Contre les souris, il faut un chat, mais un chat naimant pas les fromages. Jai connu des « Rolli » -des matous - qui prenaient plaisir à goûter lun après lautre, tous les fromages. Essayez toujours de vendre un fromage quand il manque un bout.
Tiens, cela me fait penser à « Màrtàlà » - la Marthe. Elle avait trouvé une combine pour sélectionner ses chats.
Quand la chatte faisait une portée, Màrtàlà attendait quelques jours. Et, quand les petits étaient sevrés, elle les invitait en quelque sorte à un petit festin. Au menu : du fromage. Malheur au chaton qui prenait du plaisir à la dégustation. Il finissait au fond du torrent, dans un sac lesté dune lourde pierre.
Une « sans coeur » me direz-vous. Je voudrais voir votre tête, si après quelques semaines de travail, vous trouviez vos fromages entamés.
Passons.
Du pain, de la soupe, de la viande, du vin. Et les légumes ? Et bien, ce sont encore les femmes qui étaient chargées de cultiver le potager. Et, chez nous, les potagers ont belle allure. Faut vous dire que le fumier et le purin ne manquent pas. Rien que du naturel. Ça ne peut pas vous faire de mal.
Les hommes se réservent la fabrication du vin. On ne rigole pas avec le vin. Le vin cest sérieux. Alors, en automne, on récolte les raisins. Quand il ny en a pas trop - nous ne sommes quand même pas dans le vignoble -, on trie les grappes. On enlève les grains moisis. On foule, et puis lon presse. Le jus va fermenter dans les tonneaux. Après quelques semaines, le vin se décante tout seul, sans artifice, et lon obtient généralement une piquette tellement acide que je lai baptisée « le chasse cousin .»
Alors, pour améliorer le vin, on rectifie en douce. Lautre jour, « Üschen » - le Eugène - sest fait pincer par sa femme. Voilà des années, quil prend chaque matin, dix sucres pour son café. Un sucre pour le café, le reste dans sa poche, direction le tonneau de vin. Quand la femme a enfin compris, elle a donné de la voix. Mais «Üschen » lui a dit :
« Kasch yo Wi kauïffà, wenn minner net güet genüà esch .
- Si mon vin nest pas assez bon, tu nas quà en acheter. »
Mais réflexion faite, et compte tenu de la dépense, la femme sétait résignée. Le sucre, ça revient moins cher.
Pas de moutons dans le village. Ce sont de sales bêtes qui vous arrachent lherbe avec les racines. Et puis, le mouton, ça fait pauvre.
Par contre, « dr Bery » - le Albert - a voulu se distinguer en élevant des chèvres. On naime pas les chèvres. Cest un animal qui se permet parfois des familiarités. Et puis le bouc, ça pue carrément. Heureusement dailleurs que Béry habite au bout du village.
Les chèvres ça sert à quoi ? Chez nous, on naime pas le lait de chèvre et le fromage de chèvre nest pas alsacien. Reste la viande. Les gens font tout un tralala avec un « Kitzàlà » - un chevreau. Moi, je préfère une bonne côtelette de porc ou un morceau de lard. La viande de « Kitzàlà » cest trop jeune. Ça na pas de goût.
Toujours est-il que le « Béry » a quand même voulu tenter lexpérience. Il a donc acheté un couple. Au bout de quelques mois, la chevrette était pleine, et voilà quun soir, Güschti passa chez Béry.
- « Sesch Zitt. Dinni Geis bekummt sJunga.
- Il est temps ; ta chèvre va mettre bas.
- Müesch dr Vehdokter hohlà.
- Il faut appeler le vétérinaire. »
Lhomme arriva dans sa petite voiture noire. Une Peugeot 201. Cétait une belle voiture pour lépoque.
« Meinsch à Saïffakeschtla.
- On dirait une caisse à savons ! »
Il faisait déjà sombre quand le vétérinaire entra dans létable.
A lépoque, on était très économe. Pas question dinstaller lélectricité dans une étable.
« Was noch ! »
- Quoi encore.
De lélectricité pour les bêtes ! Il ne manque plus que cela.
Béry prend une lampe-tempête. Il allume la mèche, descend le verre de protection et les deux hommes se mettent au travail.
Laccouchement se passe bien. En voyant le petit chevreau, Béry qui est un grand sentimental, écrase une larme.
« As esch doch schehn. »
- Il est quand même beau.
Seulement le vétérinaire décide de donner une piqûre à la mère. Une piqûre contre les douleurs postnatales.
Il faut vous dire que le Béry a une sainte horreur des piqûres surtout depuis son service militaire. Il avait été incorporé de force par les Allemands et les Allemands ne faisaient pas le détail. Ils avaient obligés tout le bataillon à se mettre torse nu. Et vas-y. Chacun a été vacciné dun grand coup de piqûre dans le dos.
Rien que dy penser, Béry sentait encore la douleur. Il a peur, vraiment une trouille bleue de tout ce qui tourne autour des piqûres.
Et voilà que le vétérinaire lui demande de tenir la chèvre.
Faut voir le tableau : Béry tenant dune main tremblante la lampe tempête et de lautre main la chèvre. Lanimal se débat. Le docteur vise bien, mais la seringue dérape et senfonce dans le bras du Béry. Celui-ci gueule comme un cochon que lon égorge. Mais, malgré les excuses du vétérinaire désolé, Béry a pris linjection destinée à la chèvre.
Il dormit dun sommeil agité et raconta ses malheurs à Güschti, le lendemain matin.
Comme Güschti sait tirer partie de toutes les occasions, et comme lodeur des chèvres lincommode, vu que Béry et Güschti sont justement voisins, Güschti déclara :
« Hasch noch Chance wenn dà lavàndig dr vu kummsch
- Tu as encore de la chance, si tu ten tires vivant ».
Le Béry blêmit. Il connut quelques semaines difficiles, guettant les moindres symptômes.
Toujours est-il que quelques mois plus tard, on ne parla plus de chèvres.
Laffaire était classée.
à suivre