Un miroir pour 3 visages
Brobeck Jean-Paul
Eugène.

D’r Üschen.



Il y a ceux qui sont nés dans le village et qui ne l’ont jamais quitté.
Ce sont les vrais de vrais. Ils ont usé leur culotte sur les bancs de l’école jusqu’au certificat d’études. Puis, la communion solennelle faite, ils sont entrés dans la vie active, c’est-à-dire, que fils de paysan, ils sont devenus agriculteurs à leur tour, sous la direction du père.
Après quelques mois d’infidélité - service militaire oblige -, ils sont revenus, ont créé leur propre famille.
Ces gens-là se sentent bien dans leur peau. Le village, c’est tout leur univers. Chacun connaît tout le monde, chacun se sent observé par les autres. Un univers où chacun s’occupe de son voisin.
Le village c’est comme une grande famille.
C’est vous dire que l’on regarde avec un certain dédain ceux qui un jour ont déménagé pour aller travailler à la ville.

« Wart a mol. Wenn sà alt genüà sen, kummà sà weder heim. »
- Attends un peu. Quand ils seront assez vieux, ils reviendront au pays.

Et c’est bien vrai, car les Alsaciens finissent toujours par retourner dans le coin où ils sont nés.
L’Alsace est bien trop belle pour ne pas laisser de regrets.
« S’Heimweh ! »
- Le mal du pays.

Et même si on ne s’éloigne que de quelques dizaines de kilomètres, les racines sont là pour vous rappeler qu’il n’y a que chez soi que l’on est vraiment heureux.

D’r Üschen - le Eugène - faisait partie de ces gens-là. Son père était un petit agriculteur. Il ne possédait que très peu de terres. Les héritages successifs avaient morcelé la terre entre les nombreux enfants si bien qu’ Eugène n’avait hérité que d’un lopin de terre, pas même bien situé. Une terre qui ne pouvait pas nourrir sa famille.
De plus, il avait épousé une fille de la ville, une brave femme dont le seul point faible est de ne pas pouvoir s’habituer à la vie dans un village.
Alors, le coeur lourd, Üschen avait déménagé.
Il a travaillé toute sa vie dans une grande filature. Autour de sa maison, il s’était installé un petit jardin avec des légumes, ce qui lui donnait au moins l’illusion de la campagne. Mais il attendait la fin de la semaine pour revenir bien vite au village et revoir les copains.

« Wïe gehts Üschen ? »
- Comment vas-tu Eugène ?
« S’geht. M’r machà’s geh »
- Ça va. Enfin on fait aller.
Mais le coeur n’y était pas. Trop de tristesse, trop de regrets.

Quand il prit sa retraite, Üschen revint au village. Il avait vendu sa maison de la ville et avait racheté une vieille maison dans le village.
Oh ! elle n’était pas aussi belle que sa maison natale, mais Üschen était heureux de retrouver son pays.
Il avait tellement attendu cet instant-là, que ce fut une véritable résurrection.
A soixante ans passés, Üschen avait enfin la possibilité de réaliser ses rêves.
N’ayez crainte, il était raisonnable. Il n’allait quand même pas se lancer dans l’agriculture à son âge, mais autour de la maison, il y avait un petit bout de terrain.
Alors, Üschen planta quelques pieds de vigne, des arbres fruitiers aussi. Et puis il nettoya le clapier, acheta quelques couples de lapins.
Il aurait bien aimé une vache, mais « s’Augustine » - sa femme - s’y opposa.
« Met Veh besch gebundà »
- avec des animaux, tu as un fil à la patte.
Alors Üschen enterra son projet de vache, mais il ne céda pas sur les lapins. Il alla même jusqu’à acquérir quelques poules.

« Wenn da frescha Eier hasch, besch öi z’frehdà »
- Quand tu auras des oeufs frais, tu seras aussi contente !


Üschen s’installa dans sa vie de paysan miniature.
Le dimanche, à l’Auberge du Cheval Blanc, il parlait aussi fort que les autres paysans. Pour lui, n’avoir que quelques lapins et une douzaine de poules, c’était être paysan quand même C’était être reconnu par les siens. Ce qui compte beaucoup.
Surtout quand on habite un village.

Mais “ s’Augustine “ ronchonnait souvent. Üschen reporta son amour sur ses bêtes. Il les soigna avec ardeur. On pourrait même y voir quelque tendresse.
Chaque matin, il saisit sa faucille et va couper l’herbe des fossés. Il rapporte sur ses épaules un lourd sac et il est tout heureux de donner de l’herbe bien verte à ses lapins.
Puis, c’est le tour des poules auxquelles il jette quelques poignées de maïs ou de blé qu’il a achetés au voisin.
Les lapins ne disent rien. Ils sont généralement muets et manifestent leur joie qu’en se laissant caresser les moustaches.
Les poules sont plus expansives. Elles chantent leur joie. La joie d’être bien nourries. Le bonheur de pondre un oeuf.
Üschen est content, lui aussi, quand il ramasse les oeufs et les rapporte à Augustine, comme un don, un don en forme d’excuse, pour qu’elle lui
pardonne, pour qu’elle accepte ce bonheur si simple.

« Dä hasch sex Eier. Sa sen noch warm . »
- tiens voilà six oeufs. Ils sont encore chauds.
« So güeti Eier hàtsch net en d’r Stadt »
- Des oeufs comme cela tu n’en aurais pas à la ville.

Nous sommes déjà en automne. Les lapins sont bien gras. Ils ont eu une portée et les petits gambadent joyeusement. Alors Üschen ouvre la porte du clapier et les boules de poils vont faire un petit tour dans la cour sous l’oeil attendri du vieil homme.

L’autre jour, Augustine a envoyé Üschen faire quelques courses au marché. Elle profita de son absence pour tuer une lapine.
Quand Üschen revint, son coeur se serra à la vue du lapin dépouillé suspendu à la porte de la grange par les pattes de derrière. Je n’en suis pas sûr, mais je ne jurerais pas qu’il écrasa en cachette une larme.

D’ailleurs, quand Augustine prépara le « Kengàlà » - le lapin - avec des nouilles maison, Üschen se contenta de manger les pâtes sans toucher à la viande. Des pâtes sans sauce. Non, il n’aurait pas pu avaler le moindre morceau.
Alors Augustine se fâcha.

« Was nutzt Kengàlà ufzuziàgà wenn dà sà net esch ! »
- A quoi sert d’élever des lapins, si tu n’en manges pas !

Si Augustine avait trouvé la force, le courage de tuer un lapin et de le dépouiller, il n’en était pas de même pour les poules. Augustine n’aime pas les poules, déteste leur caquet, jure contre les salissures dont les volailles émaillent la cour.
Mais les poules c’est fait pour être mangées.
Alors c’est la grande discussion.

« Am Sundig koch i à Hüen »
- Dimanche je vais cuire une poule.
« Müesch m’r eini metzga »
- il faut m’en tuer une.
Üschen a le coeur triste. Il sent bien que s’il ne veut continuer à élever des poules, il doit sacrifier la poule blanche.
« Sa legt doch nemma »
- Elle ne pond plus quand même.
Augustine est un vrai gendarme. Üschen n’a pas le choix. Tuer une poule, ça lui brise le coeur. Mais que faire ?
Demander au voisin de tuer la poule, c’est faire rigoler tout le village.

Alors Üschen saisit la poule blanche et lui parle doucement comme on parle tout doucement aux condamnés.
Il va dans la grange. C’est là que se trouvent la hache et le billot. Avec un grand soupir, il pose la tête de la poule sur le bois et saisit la hache.
Mais, au dernier moment, il ferme les yeux pour ne pas voir le triste spectacle.
Quand la hache retombe lourdement, Üschen sent une vive douleur.

Le 11 novembre, quand mon grand père partait au défilé des anciens combattants, la poitrine orné de médaillee j'étais fier de lui. Ce n'est que bien plus part que l'on apprit que grand-père n'avait pas été blessé à la guerre, mais qu'il avait perdu un doigt par amour pour une poule.

Mais on ne dit pas ces choses-là aux petits enfants.







à suivre

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