Dr Üschen.
Il y a ceux qui sont nés dans le village et qui ne lont jamais quitté.
Ce sont les vrais de vrais. Ils ont usé leur culotte sur les bancs de lécole jusquau certificat détudes. Puis, la communion solennelle faite, ils sont entrés dans la vie active, cest-à-dire, que fils de paysan, ils sont devenus agriculteurs à leur tour, sous la direction du père.
Après quelques mois dinfidélité - service militaire oblige -, ils sont revenus, ont créé leur propre famille.
Ces gens-là se sentent bien dans leur peau. Le village, cest tout leur univers. Chacun connaît tout le monde, chacun se sent observé par les autres. Un univers où chacun soccupe de son voisin.
Le village cest comme une grande famille.
Cest vous dire que lon regarde avec un certain dédain ceux qui un jour ont déménagé pour aller travailler à la ville.
« Wart a mol. Wenn sà alt genüà sen, kummà sà weder heim. »
- Attends un peu. Quand ils seront assez vieux, ils reviendront au pays.
Et cest bien vrai, car les Alsaciens finissent toujours par retourner dans le coin où ils sont nés.
LAlsace est bien trop belle pour ne pas laisser de regrets.
« SHeimweh ! »
- Le mal du pays.
Et même si on ne séloigne que de quelques dizaines de kilomètres, les racines sont là pour vous rappeler quil ny a que chez soi que lon est vraiment heureux.
Dr Üschen - le Eugène - faisait partie de ces gens-là. Son père était un petit agriculteur. Il ne possédait que très peu de terres. Les héritages successifs avaient morcelé la terre entre les nombreux enfants si bien qu Eugène navait hérité que dun lopin de terre, pas même bien situé. Une terre qui ne pouvait pas nourrir sa famille.
De plus, il avait épousé une fille de la ville, une brave femme dont le seul point faible est de ne pas pouvoir shabituer à la vie dans un village.
Alors, le coeur lourd, Üschen avait déménagé.
Il a travaillé toute sa vie dans une grande filature. Autour de sa maison, il sétait installé un petit jardin avec des légumes, ce qui lui donnait au moins lillusion de la campagne. Mais il attendait la fin de la semaine pour revenir bien vite au village et revoir les copains.
« Wïe gehts Üschen ? »
- Comment vas-tu Eugène ?
« Sgeht. Mr machàs geh »
- Ça va. Enfin on fait aller.
Mais le coeur ny était pas. Trop de tristesse, trop de regrets.
Quand il prit sa retraite, Üschen revint au village. Il avait vendu sa maison de la ville et avait racheté une vieille maison dans le village.
Oh ! elle nétait pas aussi belle que sa maison natale, mais Üschen était heureux de retrouver son pays.
Il avait tellement attendu cet instant-là, que ce fut une véritable résurrection.
A soixante ans passés, Üschen avait enfin la possibilité de réaliser ses rêves.
Nayez crainte, il était raisonnable. Il nallait quand même pas se lancer dans lagriculture à son âge, mais autour de la maison, il y avait un petit bout de terrain.
Alors, Üschen planta quelques pieds de vigne, des arbres fruitiers aussi. Et puis il nettoya le clapier, acheta quelques couples de lapins.
Il aurait bien aimé une vache, mais « sAugustine » - sa femme - sy opposa.
« Met Veh besch gebundà »
- avec des animaux, tu as un fil à la patte.
Alors Üschen enterra son projet de vache, mais il ne céda pas sur les lapins. Il alla même jusquà acquérir quelques poules.
« Wenn da frescha Eier hasch, besch öi zfrehdà »
- Quand tu auras des oeufs frais, tu seras aussi contente !
Üschen sinstalla dans sa vie de paysan miniature.
Le dimanche, à lAuberge du Cheval Blanc, il parlait aussi fort que les autres paysans. Pour lui, navoir que quelques lapins et une douzaine de poules, cétait être paysan quand même Cétait être reconnu par les siens. Ce qui compte beaucoup.
Surtout quand on habite un village.
Mais sAugustine ronchonnait souvent. Üschen reporta son amour sur ses bêtes. Il les soigna avec ardeur. On pourrait même y voir quelque tendresse.
Chaque matin, il saisit sa faucille et va couper lherbe des fossés. Il rapporte sur ses épaules un lourd sac et il est tout heureux de donner de lherbe bien verte à ses lapins.
Puis, cest le tour des poules auxquelles il jette quelques poignées de maïs ou de blé quil a achetés au voisin.
Les lapins ne disent rien. Ils sont généralement muets et manifestent leur joie quen se laissant caresser les moustaches.
Les poules sont plus expansives. Elles chantent leur joie. La joie dêtre bien nourries. Le bonheur de pondre un oeuf.
Üschen est content, lui aussi, quand il ramasse les oeufs et les rapporte à Augustine, comme un don, un don en forme dexcuse, pour quelle lui
pardonne, pour quelle accepte ce bonheur si simple.
« Dä hasch sex Eier. Sa sen noch warm . »
- tiens voilà six oeufs. Ils sont encore chauds.
« So güeti Eier hàtsch net en dr Stadt »
- Des oeufs comme cela tu nen aurais pas à la ville.
Nous sommes déjà en automne. Les lapins sont bien gras. Ils ont eu une portée et les petits gambadent joyeusement. Alors Üschen ouvre la porte du clapier et les boules de poils vont faire un petit tour dans la cour sous loeil attendri du vieil homme.
Lautre jour, Augustine a envoyé Üschen faire quelques courses au marché. Elle profita de son absence pour tuer une lapine.
Quand Üschen revint, son coeur se serra à la vue du lapin dépouillé suspendu à la porte de la grange par les pattes de derrière. Je nen suis pas sûr, mais je ne jurerais pas quil écrasa en cachette une larme.
Dailleurs, quand Augustine prépara le « Kengàlà » - le lapin - avec des nouilles maison, Üschen se contenta de manger les pâtes sans toucher à la viande. Des pâtes sans sauce. Non, il naurait pas pu avaler le moindre morceau.
Alors Augustine se fâcha.
« Was nutzt Kengàlà ufzuziàgà wenn dà sà net esch ! »
- A quoi sert délever des lapins, si tu nen manges pas !
Si Augustine avait trouvé la force, le courage de tuer un lapin et de le dépouiller, il nen était pas de même pour les poules. Augustine naime pas les poules, déteste leur caquet, jure contre les salissures dont les volailles émaillent la cour.
Mais les poules cest fait pour être mangées.
Alors cest la grande discussion.
« Am Sundig koch i à Hüen »
- Dimanche je vais cuire une poule.
« Müesch mr eini metzga »
- il faut men tuer une.
Üschen a le coeur triste. Il sent bien que sil ne veut continuer à élever des poules, il doit sacrifier la poule blanche.
« Sa legt doch nemma »
- Elle ne pond plus quand même.
Augustine est un vrai gendarme. Üschen na pas le choix. Tuer une poule, ça lui brise le coeur. Mais que faire ?
Demander au voisin de tuer la poule, cest faire rigoler tout le village.
Alors Üschen saisit la poule blanche et lui parle doucement comme on parle tout doucement aux condamnés.
Il va dans la grange. Cest là que se trouvent la hache et le billot. Avec un grand soupir, il pose la tête de la poule sur le bois et saisit la hache.
Mais, au dernier moment, il ferme les yeux pour ne pas voir le triste spectacle.
Quand la hache retombe lourdement, Üschen sent une vive douleur.
Le 11 novembre, quand mon grand père partait au défilé des anciens combattants, la poitrine orné de médaillee j'étais fier de lui. Ce n'est que bien plus part que l'on apprit que grand-père n'avait pas été blessé à la guerre, mais qu'il avait perdu un doigt par amour pour une poule.
Mais on ne dit pas ces choses-là aux petits enfants.
à suivre