Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
Bon appétit.



« Im Elsass esst mà güet .
- En Alsace, on mange bien.
- Tu ne devrais pas dire cela Güschti !
- Wurum ?
- Pourquoi , C’est pas vrai ?
- Si si, mais tu fais un pléonasme. »

Güschti prend son air soupçonneux.
« Was esch das à pléonasme ? A nei Kranket ?
- Qu’est ce que c’est un pléonasme ? Une nouvelle maladie ?
- C’est quand on dit quelque chose que tout le monde sait, quelque chose d’évident.
- Alors je veux bien faire un pléonasme, car on mange bien chez nous ! »

D’ailleurs nous allons nous arrêter un instant, car je voudrais vous faire remarquer au passage, la pauvreté du vocabulaire de la langue française comparée à la richesse du dialecte.
On dit « En Alsace, on mange bien »
Passons sur l’évidence. Mais le mot « bien » est imprécis.
Manger « bien » ce n’est pas suffisant.
En Alsace on dit :
"Im Elsass esst ma güet" et aussi “ Im Elsass esst ma viel."
- en Alsace on mange bien, - en Alsace on mange beaucoup.
« Das well er hoffa »
- Je l’espère bien !
« Güet und viel das basst zusamma. »
- Bon et beaucoup, ça va de pair.

Faut vous dire que « s’Sàssà » - la bouffe - occupe une place de choix dans le coeur des Alsaciens et de Changi et Güschti en particulier.

« Was hasch noch em Làvà us’rem Assà ? »
- Qu’est ce qu’il te reste dans la vie à part la bouffe ?

De mémoire d’alsacien, on a toujours eu un bon coup de fourchette dans notre pays. Il ne fallait pas en promettre, et je ne me souviens pas d’une quelconque désertion devant un plat de choucroute bien garnie.

D’ailleurs, dans le domaine de la gastronomie, l’Alsace est presque sinistrée.
“ Wie so ?
- Comment cela ?
- Tu n’as qu’à parler avec un Français. Pour eux, l’Alsace est le pays de la choucroute. Un point c’est tout. Tu trouves ça normal ?
- Mais la choucroute c’est bon !
- Je ne dis pas ça, mais dire qu’en Alsace il n’y a que la choucroute, c’est pas juste.
- « Das stemm. »
- Ca c’est vrai.
- C’est faire un affront que d’ignorer
“ S’Kingàlà mit salbschtgmachti Nüdlà “
- Le lapin avec les nouilles maison
- “ Und Fleischschnàcka ! “
- Et les escargots de viande
- “D ’làvergnepflà “
- Les quenelles de foie
- ”Und sürà Riàwa “
- Et les navets confits...

Il vaut mieux arrêter, car l’eau me monte à la bouche. Réduire la gastronomie alsacienne à la seule choucroute c’est se priver de pas mal de petits plats succulents. Enfin quand je dis - petits - il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. Quand ils sont copieux, cela ne gâche rien.
Mais il est vrai que dès qu’on parle de mon pays, on sent monter comme une odeur de choucroute. Et pas n’importe quelle choucroute, la choucroute des touristes, avec un soupçon de chou caché sous une montagne de lard, saucisses, et j’en passe.
Croyez-moi, ce n’est pas ça, la choucroute de mon enfance. Nous étions ni riches, ni fous pour manger en une fois la totalité des provisions de charcuteries.
La choucroute de ma mère est beaucoup plus simple, avec un bout de lard fumé, des Montbéliards et des saucisses de Strasbourg, - d’Wienerlà - , sans oublier les pommes de terre à peler soi-même.
Ce sont les restaurateurs qui ont habillé la choucroute de tout son attirail. Ils organisent, en automne, des “Schlachtàssà“- des banquets intitulés : “on tue le cochon.”.
On pose alors sur la table des plats tellement grands et surchargés que le sourire du client cache difficilement son angoisse.
Allons-nous tout pouvoir manger ? Si déjà on paie tout. !


Il y a ceux qui emportent un sachet nylon et dont le seul problème réside à le remplir en cachette pour ne pas faire pauvres.
Il y a les autres qui ont également un sachet et qui le remplissent ostensiblement en déclarant bien fort que c’est pour le chien.
Tu parles !
J’ai connu un restaurateur un peu plus futé. Pour régler le problème de
ses clients, il passait en personne, à la fin du repas, avec tout un rouleau de sachets
« Ehr hàns bezahlt, also mien ni net scheniàrà. »
- Vous avez payé, alors ne vous gênez pas.
Et les clients, soulagés, retrouvaient leur sourire et leur appétit.

Avant l’invention du cholestérol, personne ne faisait de chichi.
D’ailleurs personne n’était malade.
« D’r Cholestérol esch a Erfendung vu dà Docter. »
- le cholestérol est une invention des médecins
- « A pürà Gàltmacherei ! »
- Une pure question de gros sous.

Nos deux compères sont d’accords et concluent philosophiquement par cette expression typique, simple, courte mais tellement sensée et je dirais presque poétique
« Yà Yà ! »
Complètement intraduisible.
Car c’est avant tout une question d’accent, une question de modulation.
L’expression est tellement importante que je dois vous l’expliquer.

« Es werd weder ràgnà “
- il va de nouveau pleuvoir
-Yà Yà !

Prononcer d’une voix que nous qualifierons de normale.
Le exprime une acceptation avec quand même une pointe de regret.

« Schtirà sen weder uffà »
- les impôts ont encore augmenté
- Yà Yà !

Dans ce cas, la prononciation sera un peu plus rapide
Yà Yà ! signifie la résignation, voire l’indignation, une limite qu’il vaut mieux ne pas franchir.

« S’ Làwà esch zu kurz
- La vie est trop courte
-Yà Yà !
Prononcez avec lenteur, avec beaucoup d’air, en expirant profondément.
Yà Yà ! met l’accent sur la tristesse, souligne l’inéluctable.
C’est le “ In Challa “ du coin.



“ M’r kennta à Bier drenkà “
- on pourrait boire une bière
- Yà Yà !
C’est le oui franc et massif, le cri du coeur et de la gorge desséchée.
A peine prononcé, le Yà Yà ! vous transporte à l’Auberge du Cheval Blanc.

Il existe encore bien d’autres façons de prononcer le Yà Yà !
Un dictionnaire ne suffirait pas.

Sachez que les alsaciens ont réussi le tour de force unique de concentrer dans un mot répété deux fois, toute la palette de leurs sentiments.

Quand vous réussirez à dire Yà Yà !, vous serez devenus un peu Alsaciens.
Ce jour-là, je vous inviterai ,et qui sait, je vous préparerai peut-être une bonne choucroute !







à suivre

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